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> Lettres pour un avortement illégal, dans En attendant Nadeau
lundi 5 janvier 2026 :: Permalien
Publié sur En attendant Nadeau, le 30 décembre 2025.
Nous découvrons un recueil de lettres envoyées par des anonymes au professeur Paul Milliez (1912-1994) afin d’obtenir des informations quant à la possibilité de pratiquer un avortement illégal, quelques années avant la loi Veil du 17 janvier 1975. Alternant textes retranscrits et fac-similés des lettres, le livre est parcouru par une émotion politique nous rappelant que l’archive est une matière qui nous oblige.
Grâce à une maquette qui rend à chaque lettre son existence matérielle, à travers des photographies en gros plan et un cahier couleur en son milieu, le livre nous fait entrer dans la réalité de l’archive. On constate ainsi le tremblé d’une écriture, la granularité d’un feuillet ou le froissé d’une lettre. Autant d’artefacts qui contribuent aux sentiments mêlés qui nous étreignent durant la lecture. La détresse de ces femmes qui ont écrit ces lettres il y a plus de cinquante ans nous atteint encore.
Comme souvent avec l’archive, on a le sentiment d’entrer par effraction. Ces lettres ne devaient être lues que par le professeur Milliez. Elles ont été écrites dans un contexte d’urgence, la situation de femmes enceintes sans le vouloir, qui n’ont, la plupart du temps, pas les moyens nécessaires à l’éducation et à la prise en charge d’un enfant – souvent des femmes qui sont déjà mères de trois ou quatre enfants.
Dès l’exergue, Annie Ernaux nous le dit : « Ces lettres sont la preuve absolue, aveuglante, que les femmes pauvres n’avaient aucun moyen d’avorter, qu’elles étaient les victimes de la loi de 1920, les plus riches et celles qui avaient des relations trouvaient facilement des solutions. » Elles sont pleines encore de l’inquiétude et de la précipitation qui habitaient ces femmes. « J’ai six enfants » ; « Je suis désespérée » ; « Étant dans un cas désespéré » ; « C’est avec un grand espoir que je m’adresse à vous » ; « Je n’arrive pas assez à gagner ma vie pour moi et mes 2 gosses ».
Quelques-unes sont écrites dans un style direct et décidé, mais la plupart soulignent la difficulté de la situation. Souvent, ces femmes insistent sur leur situation de mère de famille et d’épouse, comme si, dans un geste de prudence, elles se prévalaient tout d’abord de la légitimité que leur donnent des institutions dont elles s’apprêtent à s’émanciper (le patriarcat, la famille, la conjugalité). Leurs lettres décrivent les difficultés du quotidien, les tâches dont elles s’acquittent, le nombre d’enfants dont elles doivent s’occuper.
Cet acte clandestin, il faut bien mesurer ce qu’il contient de révolutionnaire : en appelant à ce que soit reconnu leur libre arbitre, elles s’affirment en tant que sujets politiques à part entière. On mentionne, ici ou là, l’insistance sexuelle de certains époux, dépeignant ainsi des situations que l’on qualifierait aujourd’hui de viols conjugaux. Impossible de ne pas se demander quelle était leur part de choix dans la mise au monde de leurs précédents enfants. Désormais, disent-elles, elles veulent choisir, c’est-à-dire pouvoir être considérées autrement qu’en fonction de leur puissance de procréation. « Choisir », c’est d’ailleurs le nom de l’association qui publie ces lettres, Choisir la cause des femmes, fondée en juin 1971 par Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir, Christiane Rochefort et quelques autres. Ce verbe « exprime au scalpel le droit des femmes à décider de procréer – ou non » aux yeux de Gisèle Halimi.
La postface, en plus de précisions théoriques sur le combat pour la « justice reproductive » – une notion qui permet de prendre en considération les luttes anticoloniales de femmes stérilisées de force par les pouvoirs impérialistes –, indique les circonstances dans lesquelles ce livre est né. Au moment du premier confinement de 2020, quelques militantes féministes de Choisir se regroupent. Elles décident de lire ces lettres. L’acte revêt quelque chose de clandestin. Elles n’étaient pas censées en être les lectrices. Mais, très vite, l’importance historique de ces lettres prend le dessus. Ces feuilles de papier témoignent trop bien de la situation des femmes avant la loi Veil pour être tues. Elles sont l’archive d’un acte de courage, extralégal – et la récurrence de ces actes illégaux sera d’ailleurs un des arguments dont usera Gisèle Halimi afin de convaincre le législateur de modifier la loi.
Soudain, il devient évident pour les militantes de Choisir qu’il faut faire apparaître au grand jour ce qui ne devait jamais l’être, comme une façon de rendre hommage à la vaillance de ces femmes. L’acte interdit que demandent ces lettres prend place de plain-pied dans l’histoire des luttes féministes pour l’émancipation. Ces archives relatent une certaine diversité de situations. Parfois, on écrit pour une fille, pour une voisine, pour une conjointe. Toutes les lettres ne sont pas l’expression d’un désir d’avortement. La première du recueil est ainsi une lettre de remerciements à la suite d’un rendez-vous, où les futurs parents disent avoir « très bien accepté » leur sort, un avortement n’étant plus possible puisque la grossesse en était à un stade trop avancé. Cette acceptation a été favorisée, selon eux, par un rendez-vous qui leur a permis de discuter librement des réalités de l’avortement.
La majorité des lettres dépeint une situation autrement plus difficile. Selon certaines théoriciennes marxistes – on pourrait citer Silvia Federici – ou écoféministes – on pense notamment à Françoise d’Eaubonne –, le capitalisme patriarcal met au travail le corps des femmes pour garantir sa survie. S’il faut mettre au travail les forces de production, la pérennisation de ces dernières dépend de la mise au travail des forces de reproduction. Or, c’est bien un assujettissement au travail reproductif qui nous saute aux yeux dans certaines lettres.
Dans ces trois lettres-ci, par exemple : « Je suis en instance de divorce et j’ai 4 enfants à ma charge, et j’attends le 5e et vu que je ne peux pas travailler avec 4 enfants. […] Vu que mon mari ne s’occupe même pas de ses enfants » ; « Lorsque le 4e est né, notre aînée venait d’avoir 4 ans vous dire le travail que cela fait quand il n’y a pas d’aide derrière » ; « Notre fille aînée qui va avoir 23 ans est Maman de deux petits enfants et se retrouve enceinte de six semaines, et pour vous dire, c’est que depuis qu’elle est mariée, elle est toujours seule car, son mari travaille chez ses parents agriculteurs. »
Ou encore, dans une autre : « Je suis enceinte et ne veux absolument pas de cet enfant en ayant déjà 5 et un mari malade du cœur. J’ai fait tout ce que je pouvais pour faire une fausse couche mais rien n’y fait. J’ai donc pris une assurance-vie et ainsi je pourrai me suicider sans laisser mon mari et mes enfants dans le besoin […]. Mais ce qui m’ennuie dans ce projet c’est mon petit enfant de 3 ans. Il est toujours derrière moi et dès qu’il ne me voit plus m’appelle et me cherche partout, même la nuit en dormant il m’appelle je lui fais 2 ou 3 chut et il se rendort paisiblement. » Cette femme évoque le suicide. Elle n’est pas la seule dans ce recueil. Alors que l’arrêt Roe v. Wade a été révoqué par la Cour suprême des États-Unis en 2022, alors que le droit à la justice reproductive ne cesse d’être attaqué en Europe et ailleurs, Lettres pour un avortement illégal nous rappelle que les mouvements pro-life portent décidément bien mal leur nom.
Baptiste Fauché