Interview pour le Combat Syndicaliste (juillet 2007).

 

 

(Le Combat Syndicaliste :) Tu viens de sortir un premier livre aux éditions Libertalia. Tu peux nous en expliquer le contenu et la genèse ?

 

(Thierry Pelletier :) Il s’agit de 24 nouvelles illustrées par de formidables dessineux et dessineuses, qui dressent le portrait d’hommes croisés dans des foyers d’urgence ou pour toxicos dans lesquels j’exerçais.

 

Pourquoi avoir mis cette expérience par écrit ?


Parce que les nuits calmes, au taf, je prenais des notes. Parce que les gens « normaux » ont tendance à percevoir SDF et tox comme une entité trouble, uniforme et menaçante, alors que cohabitent clodos, fous, racaillous, pèlerins, types qui bossaient et avaient une vie normale un mois auparavant, routards qui cherchent la route des Indes depuis trente ans… Parce que même si je ne regrette pas cette expérience, j’y retournerai peut-être, j’ai incarné une certaine forme d’autorité alors que j’ai du mal avec ça. J’ai eu le sentiment d’être, utile parfois, un kapo souvent, un idiot utile à des escrocs presque toujours. Et puis j’avais besoin de rendre témoignage, d’immortaliser, même si c’est pompeux, des gars au destin fugace, des trajectoires bien courtes, droites dans le mur.

 

Tu as un style d’écriture très particulier, très direct…


J’ai appris à faire le plus concis possible avec les piges, c’est comme la zik, je préfère les Ramones à Franck Zappa. J’ai mélangé vieil argomuche et verlan de racaille, pour donner l’idée d’intemporalité de la mistoufle (lascars, apaches même combat, bandes ethniques, classes dangereuses, canaille, racaille, même épouvantail à citoyens ) et dans l’espoir qu’un de mes anciens pensionnaires sachant tout juste lire qui tomberait sur le livre puisse prendre plaisir à se le fader.

 

Es-tu influencé par des écrivains en particulier ?


Plein ! Selby, Ravalec, London, Bukowski, Boudard, Jehan Rictus, André Helena, Léon Bloy, la BD, Larcenet principalement,Vallès, Julius Van Daal, j’en oublie plein...

 

Pourquoi avoir fait illustrer tes nouvelles ?


À l’origine, ce sont des poèmes que je voulais illustrer, parodier les Fables de La Fontaine illustrées par Gustave Doré. Quand j’étais môme, y’avait plein de bouquins illustrés, et puis ce que j’ai pondu est bien court, fallait étoffer, égayer le machin. Les dessineux, c’est soit des potes à moi soit des potes au Pâtre, qui s’occupe des éditions Libertalia. Ils sont 15, y’a des pros et des amateurs, des hommes et des femmes,des jeunes et des vieux, des peintres, un tatoueur... Ils ont tous assuré comme des bêtes, bénévolement en plus, mercis à eux !!

 

Considères-tu ce livre comme un acte militant ?


Militant au sens traditionnel du terme, j’espère que non. L’indignation emphatique et professionnelle me les brise. Je ne supporte pas les ouvrages sociologiques sur « l’exclusion », hypersérieux, hyperchiants, pontifiants, à l’exception des Naufragés de Patrick Declerck (Terre humaine). J’ai voulu faire un truc marrant et littéraire avec un sujet pas forcément rigolo, j’ai voulu témoigner, mais je ne propose pas de solution. Le seul acte militant digne de ce nom, ce serait de créer des structures alternatives, continuer l’oeuvre des diggers, des IWW, des Black Panthers (athénées libertaires, repas gratuits, cours, espaces de gratuité, solidarité active...). Comme disent les gars de Tiqqun, c’est l’étendue même de la victoire du libéralisme et l’imminence du désastre qui nous accule au communisme, mais pour beaucoup d’entre nous, le désastre n’est encore pas assez imminent.

 

Tu fais aussi de la musique : ces deux activités sont-elles liées pour toi ?


Ouaip, d’ailleurs le dernier texte du bouquin, c’est aussi une chanson qu’on a enregistrée. Chanter, écrire ça participe de la même envie de s’exhiber, de faire le malin, de se faire remarquer.
J’ai fait un groupe de rockab il y a bien longtemps, je suis resté un jean-foutre musical, mais j’ai des potos, notamment Fantazio et Franck « Williams » Traffic qui ont joué avec moi minots et qui sont devenus de vrais musiciens. J’ai eu l’idée de faire comme les yéyés, de poser mes fichus poèmes sur des standards américains, de détourner des paroles de Gospel, et les copains ont été assez gentils pour prendre le temps d’enregistrer avec moi. Merci à Tio Manuel, Benjamin, Etienne, Renaud, Bud, Vicky De Sainte Hermine et Mr Riff-Raff. On a joué pour la sortie du livre mais on n’est pas un vrai groupe, tous ont d’autres projets musicaux, ce qui fait qu’on joue pas des masses.

 

Tu as des projets littéraires ou autres ?


J’en sais foutre rien ! Tout ce que je vois c’est que le livre a été très bien accueilli. Vu que je ne sais pas faire grand chose d’autre, que socialement je glisse assez rapidement vers la mouise, étant donné que j’ai deux mouflets, j’aimerais incruster des canards, y piger, pas facile, les places sont chères, écrire des best-sellers et devenir pété de fric que j’irai planquer en Suisse.

 

Pour finir, si tu devais donner une phrase pour donner envie de lire ton bouquin ?


Trop glamour ! Eau et gaz à tous les étages ! Ambiance avinée, déprime assurée! Choisis !