Éditions Libertalia
> Blog & revue de presse
> Entretien avec Nicolas Kssis-Martov dans Libération
vendredi 17 juillet 2026 :: Permalien
Publié dans Libération, le 14 juillet 2026.
Dans Latéral gauche, le journaliste Nicolas Kssis-Martov explore les liens entre ballon rond et progrès social. Et l’assure : le foot peut être un terrain de résistance aux extrêmes droites et de coalition des luttes.
Peut-on regarder le Mondial 2026 en étant de gauche ? Plus largement, peut-on encore apprécier le football professionnel tout en souhaitant le progrès social ? « Si le foot est l’opium du peuple, pourvu que ce soit du bon », répond en souriant le journaliste Nicolas Kssis-Martov. Cet habitué des colonnes de So Foot ou de Politis se fait fort, à longueur d’articles, de poser un regard aussi critique et engagé que sincèrement passionné sur le ballon rond. Il vient aussi d’en faire un bouquin, intitulé Latéral gauche et paru chez Libertalia, dans lequel il rappelle que le football a toujours été un terrain de lutte et de construction de résistances propres à infuser au-delà des stades.
À travers des figures allant de Maradona à Pasolini en passant par Rino Della Negra, Megan Rapinoe ou Bob Marley, l’auteur balaye un panorama de ce qui peut être « de gauche » dans le football, en assumant la subjectivité de son regard voire une part de mauvaise foi. Une lecture rafraîchissante, édifiante (même quand on a déjà lu plusieurs ouvrages sur le sujet, on apprend des choses) et propre à équilibrer son karma de téléspectateur de la Coupe du monde. Séance de une-deux avec l’auteur.
Comment peut-on aimer le foot en étant de gauche ?
Le foot illustre des contradictions qu’on va se coltiner par ailleurs sur d’autres terrains. Et j’ai une phrase qui résume pas mal la chose : aimer le foot en étant de gauche, c’est manier le paradoxe de l’intelligence et de la mauvaise foi. En tout cas je pense que pour pouvoir appréhender le football avec un regard critique, voire proposer un nouveau football, il faut l’aimer. Et aimer le foot en étant de gauche, ça a toujours été possible. Dans mon livre, je cite par exemple Abraham Henri Kleynhoff, qui était le premier journaliste sportif de L’Humanité sous Jaurès, et qui défendait l’idée que le football était par essence socialiste. Je parle aussi de l’énorme tissu associatif du foot amateur, de clubs qui sont clairement d’imprégnation de gauche.
Comment se fait-il qu’on ait plus d’attentes politiques autour du football que de plein d’autres pratiques culturelles ?
L’historien Alfred Wahl avait à propos du football cette expression qu’il avait empruntée à Marcel Mauss, c’est que c’est un fait social total. Le football occupe maintenant une place tellement essentielle dans notre vie sociale, économique, culturelle, politique, qu’on a tous le regard braqué dessus. Et dans un contexte d’un monde fracturé, le football est devenu un espace avec des attentes politiques.
Ça me fait toujours beaucoup rire quand j’entends des consœurs ou des confrères dire qu’il ne faut surtout pas que la politique s’immisce dans le foot. On ne peut pas demander qu’il soit aussi suivi, autant aimé, qu’il y ait autant d’argent dedans et exiger en retour que ça reste une espèce de phalanstère ou d’ermitage. C’est une très bonne chose que le foot soit politique et c’est le résultat et le reflet logique de la place qu’il a fini par occuper.
De ce point de vue, on est servi avec ce Mondial 2026…
Cette Coupe du monde agit comme un révélateur, parce qu’on a Donald Trump, le « Roi Maga » qui n’a zéro pudeur de rien et dit les choses franchement. En 2018, Poutine avait le souci de se servir la Coupe du monde pour asseoir la respectabilité de son pays, donc il a respecté le protocole. En 2022, le Qatar a voulu montrer qu’il était un grand pays, il voulait séduire le monde, donc ils l’ont respecté. Donald Trump, il s’en fout, c’est le maître du monde, donc il fonctionne différemment. Et globalement, ce qui se passe dans la Coupe du monde actuelle, c’est juste une série de symptômes de politiques plus globales. Au passage, je suis halluciné de voir des gens qui sont plus choqués par ce qui s’est passé autour du carton rouge de Balogun [retiré à l’attaquant américain par la Fifa après l’intervention de Donald Trump, ndlr] que par le traitement des migrants aux États-Unis ou les morts au Qatar.
On a aussi vu l’équipe de France subir des attaques racistes de figures politiques paraguayennes ou espagnoles…
Je ne veux pas idéaliser Kylian Mbappé [ciblé par des attaques racistes] mais son attitude vu le contexte, c’est assez énorme. Et je trouve que cette équipe de France, par son comportement, son talent, ce qu’elle a démontré de sang-froid face au Paraguay, par rapport à ses prises de position, qu’ils en font plus pour permettre aux Françaises et aux Français de se sentir fiers que vingt ans de rhétorique RN ou CNews. Arriver à garder son calme, à refuser de basculer dans l’ignominie des autres et s’imposer à la fin en étant orgueilleux, c’est un motif de fierté.
Votre livre se conclut sur un appel à la contre-attaque politique dans le foot. Vous utilisez la métaphore de « jouer bas et casser des lignes » : qu’est-ce que ça signifie ?
Le football est un espace où il faut porter la contradiction politique. Même au sein de la Coupe du monde de la Fifa, qui est sans doute ce que le foot a de plus problématique à offrir, on le voit, il y a des mobilisations, il y a un soccer anti-Trump, etc. Mais c’est aussi valoriser d’autres formes de football : le foot amateur, le foot de quartier, le foot mixte, le foot autoarbitré… Le foot peut être antifasciste en ce qu’il va être inclusif, ouvert au monde, qu’il te permette de jouer que tu sois une femme, un migrant, une personne LGBTQI +, une personne âgée, etc.
Maintenant, notre monde est fracturé et l’extrême droite déferle : on le voit en Amérique, on le voit en Europe. C’est une situation où on doit jouer bloc bas, c’est-à-dire défendre : on va devoir se battre pour défendre des droits. Et en même temps, il faut casser des lignes, c’est-à-dire trouver la passe lumineuse malgré trois rangées d’adversaires pour arriver à marquer. Le football, c’est un espace où on prend du plaisir, où il y a de la joie et c’est important. C’est un espace où je vois des gens qui arrivent à ouvrir le champ des luttes. Par exemple les supporteurs du Red Star, qui ont une identité de gauche très forte, ils arrivent à travailler sur la question de la multipropriété des clubs avec d’autres groupes de supporteurs beaucoup moins marqués. Sur des combats, tu peux arriver à rassembler des gens et le football doit servir à ça.
Propos recueillis par Louis Moulin