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mardi 3 mars 2026 :: Permalien
Publié dans Les Cahiers pédagogiques, 2 mars 2026.
C’est avec grand profit qu’on lira l’essai de Mathieu Bilière, « professeur de français dans un lycée de sous-préfecture » – comme il aime à se présenter avec une souriante modestie. Ce journal pédagogique déroule le fil des activités d’une classe de lettres en lycée général, tout au long d’une année. Il se double d’une réflexion sur la puissance de l’enseignement littéraire aujourd’hui, qui transforme ce récit en aventure intellectuelle collective. Il faut ici entendre le mot puissance non comme instrument de domination sociale, mais comme pouvoir d’agir. Un choix d’énonciation étonnant, la 2e personne du singulier, crée un lien de camaraderie joyeuse entre l’auteur et son lecteur qui se trouve embauché d’emblée dans l’atelier de littérature, déjà tenu comme capable, lui aussi, de faire tourner la classe de la sorte.
En s’interdisant le « je », l’auteur prend ses distances avec la position de maître ; il se refuse aussi à être le gardien de ce patrimoine menacé que serait la littérature, ou un garant de l’orthodoxie des exercices du baccalauréat. Dans le système scolaire actuel, plus encore depuis la réforme du bac, les exercices du bac de français ont comme principal objectif d’opérer un tri scolaire et social, la question des rapports des élèves à la littérature restant finalement au second plan. Mathieu Bilière renverse la vapeur, il entend changer les finalités du cours de littérature au lycée : il ne s’agit plus de faire entrer les élèves qui le peuvent dans une norme scolaire (et sociale), et d’exclure ceux qui ne peuvent y parvenir, mais de permettre à tous de faire « la rencontre du littéraire ». Rencontre qui vise à offrir une expérience plus large du monde que celle de sa seule individualité. Dans le même temps, afin de ne pas mettre ses élèves en échec au moment de l’examen, le professeur doit leur apprendre peu à peu à couler le récit de cette expérience dans les formes attendues par l’institution pour les épreuves du bac, à savoir le commentaire composé, la dissertation et le commentaire linéaire.
Pour tenir ce fragile équilibre, Mathieu Bilière développe une pédagogie très politique, à la croisée de la pensée de Freinet et de la pédagogie institutionnelle, nourrie aussi par une réflexion autour des communs. Là-dessus vient se greffer tout naturellement une didactique des lettres. Sa progression annuelle vise une émancipation généralisée. Dans le latin juridique, emancipare c’est lever la main du père, c’est-à-dire suspendre une domination familiale, sociale, politique, autrement appelée le droit du père. Ainsi revisité par l’auteur, ce concept agit comme une puissance quasi géologique : souterraine, « subversive », elle vient donner forme à tous les aspects du cours de lettres.
Cette pédagogie de l’émancipation repose sur deux gestes professionnels essentiels. D’une part, débusquer dans tous les lieux du cours de français la présence de « la main » qui empêche l’accès à l’expérience émancipatrice du littéraire : l’implicite scolaire, la sacralisation du corpus patrimonial, l’autolimitation, etc. D’autre part, inventer des dispositifs pour « lever cette main » : garder trace du cours dans un journal, oser l’analyse d’un texte littéraire avec des paperolles, mettre en scène la pensée dialectique au sein du collectif pour apprendre à disserter…
« Lever la main », c’est aussi choisir les corpus littéraires qu’on donne à lire à ses élèves et en proposer une interprétation qui émancipe. L’essai propose ainsi des relectures du Cid, de Roméo et Juliette, du Loup et l’Agneau, de Madame Bovary, d’une page de Pierre et Jean. On découvre les outils didactiques qui permettent de s’approprier ces œuvres, d’abord de façon collective dans ce grand corps qu’est la classe, puis de façon individuelle. Par la bande, car ce n’est pas l’objectif premier de l’essai, on se délectera des interprétations stimulantes proposées par l’auteur : ici une lecture dramaturgique du Cid, là une déclaration d’amour décalée, sur fond de pêche à la crevette, dans Pierre et Jean… On s’amusera plus loin d’une expérience de lecture créative du Cid, où la classe est conduite à imaginer des scénarios aussi rocambolesques que sanglants, façon Games Of Thrones, à partir de la seule distribution des personnages de la pièce, avant d’entrer dans la lecture.
On trouve également dans l’essai des propositions d’évaluation par compétences sous forme de grilles, et plusieurs outils transversaux pour analyser des textes dans un collectif de travail. Vu la richesse du matériau pédagogique, on regrettera un peu le choix du format de poche pour ce titre : on brûlerait de voire reproduits une vingtaine de « paperolles », différents posters préparatoires aux dissertations, les versions successives conduisant au « chef-d’œuvre » etc.
Autre façon de « lever la main », celle qui pèse sur l’enseignant cette fois, c’est de renouveler la terminologie didactique de la discipline : « atelier », « besogne », « matériau », « rouages qui tournent », « chefs-d’œuvre ». Ce n’est pas une simple fantaisie lexicale : empruntés à l’artisanat, ces mots changent le regard sur les exercices normés du bac, leur finalité, l’éthique qui leur est associée, ils participent du renouvellement des pratiques. Tout converge pour défaire la littérature de son « aura salonnarde », pour « enlever l’accent circonflexe sur le a de théâtre », toujours avec l’idée de rendre la rencontre littéraire possible pour tous les élèves.
Les scénarios pédagogiques proposés par Mathieu Bilière ne sont pas des recettes, ce sont des formes-sens, des matrices, qu’on pourra à son tour adapter à son contexte de travail. À cela s’ajoute l’énonciation en « tu », qui, jouant sur la fonction pragmatique du langage, vient titiller notre envie d’agir. Cet essai nourrira toutes celles et ceux qui sont conduits à enseigner la littérature, du cycle 3 à l’enseignement supérieur. Cette lecture met en marche les rouages de l’atelier pédagogique propre à chacun : comment faire advenir l’expérience littéraire émancipatrice dans ma classe ? sous quelles formes rendre compte de cette expérience pour mon niveau d’enseignement ? Mais aussi : quelle main puis-je lever, en fonction d’où je parle et à qui je m’adresse ? Si l’émancipation sociale est celle qui préoccupe le plus l’auteur, l’envie nous prend à sa suite de « lever d’autres mains », qui se superposent à la première : lever la main du patriarche, du colonisateur, de l’humain extractiviste qui détruit du reste du vivant… Le livre, qui n’emprunte jamais le registre de la déploration, se clôt sur une esquisse d’utopie qui prendra forme « après la tempête ». Celle d’une « école des communs » où la littérature, dans une boucle de création-réception, tiendra l’imaginaire comme un bien à cultiver et partager entre tous les élèves.
Charlotte Michaux