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Tokyo 68 dans En attendant Nadeau

lundi 5 janvier 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur En attendant Nadeau, le 16 décembre 2025.

1968, Tokyo et l’université Todai ; 1979, Longwy et ses hauts fourneaux. Une mobilisation étudiante, une mobilisation ouvrière et deux foyers de ces années incandescentes. À dix ans d’intervalle et plus de dix mille kilomètres de distance, un fil rouge les relie : celui du refus radical d’un monde façonné pour les seuls puissants que deux ouvrages récents nous invitent à retrouver.

Tokyo 68, le roman graphique d’Hélène Aldeguer (au dessin) et Chelsea Szendi Schieder (au scénario), est une immersion dans la Nouvelle Gauche japonaise. Sur le sujet, il y avait eu le livre de Bernard Béraud, La Gauche révolutionnaire au Japon, paru en 1970 dans la collection « Combats » au Seuil, aujourd’hui introuvable. Quelques contributions ont été publiées depuis pour les commémorations de 1968 : par exemple celle d’Alain Brossat en 2008 dans 68, une histoire collective sous la direction de Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel à La Découverte. Autant dire que cette bande dessinée contribue à combler un vide éditorial. En langue française tout du moins puisque la scénariste, également universitaire, a écrit Coed Revolution. The Female Student in the Japanese New Left (Duke University Press, 2021 – non traduit).
Ici, deux personnages de fiction, Hiromi Ôzawa et Kazuko Takahashi, sont nos guides. Deux amies, étudiantes à la prestigieuse université Todai, la première en littérature française, la seconde en science. Avec un angle féministe assumé, les autrices saisissent les nuances de cette histoire au travers de leurs parcours.
L’action se déroule de la rentrée universitaire 1967-1968 au début de l’année 1969. Elle plonge ses racines dans l’expérience de la Zengakuren, la Fédération japonaise des associations autonomes d’étudiants. Cette organisation, fondée en 1948, traversée de factions adverses, articule activité corporative et anti-impérialisme prononcé. Le Japon est alors une base arrière de l’armée US et le traité de sécurité nippo-américain est contesté par une jeunesse qui se radicalise à la gauche du Parti communiste. Elle ne veut pas seulement la paix, mais la victoire du socialisme. Leur slogan phare : « Anti-impérialisme, anti-stalinisme ». Dans les premières années 1960 s’inaugure une stratégie extra-parlementaire faite de démonstrations et d’affrontements de masse. Les casques et les bâtons de la Zengakuren entrent avec fracas dans l’imaginaire des années 68 – et le trait d’Hélène Aldeguer, habitué à croquer manifestations et révolutions, sait en rendre l’esthétique. Mais la violence a un coût élevé : la mort de l’étudiante Kanba Michiko en 1960 ouvre le récit (et la solide préface de l’ouvrage). Sa figure imprègne l’histoire et marque nos deux personnages. L’engagement structure progressivement leur vie, impacte leur cadre familial. Partout dans le monde, la guerre du Vietnam est un coup d’accélérateur pour la révolte de la jeunesse.
La circulation transnationale des motifs et formes de contestation est bien présente : dans les discussions des étudiant·es tokyotes on entend parler de la Tchécoslovaquie ou de la JCR française (la Jeunesse communiste révolutionnaire d’Alain Krivine et Daniel Bensaïd). En miroir du 22 mars à Nanterre, les étudiants en médecine se barricadent le 15 juin 1968 dans la Tour de l’horloge de l’université Todai. Leur expulsion par la police anti-émeute met le feu aux poudres. La grève illimitée gagne tous les départements et le 5 juillet lors d’une assemblée générale géante tenue dans la même Tour de l’horloge (décidément épicentre de l’histoire) le Zenkyoto de Todai est constitué.
Sorte de soviet étudiant, il se distingue de la Zengakuren par son horizontalité. Une forte défiance des factions s’y exprime. Dans la scène de l’AG qui vote la grève en fac de Lettres, des étudiants exigent symboliquement des orateurs qu’ils enlèvent leur casques – chaque faction a le sien. Kazuko espère : « Peut-être qu’on va avoir quelque chose de différent du sectarisme habituel. » L’album décrit aussi bien l’aspect démocratique de la lutte – assembléisme et village de tentes – que ses dérives – hostilité violente entre factions rivales, intransigeance, virilisme et travers patriarcaux. Hiromi revêt le casque et rejoint la Ligue marxiste-léniniste, l’un des groupes les plus radicaux, quand Kazuko s’implique dans le secours aux blessés. Si le rapport à la violence met à mal leur amitié, chacune offre alors aux lectrices et aux lecteurs un des visages de ce qui demeure un mouvement commun.
Un combat encore traverse le récit à plusieurs reprises : celui des paysan·nes contre la construction de l’aéroport de Narita. Avec un autre personnage pour passeur : Tanaka, étudiant maoïste établi sur les terres de Sanrizuka. Hiromi et Kazuko, admiratives d’une résistance populaire authentique, iront lui rendre visite et participer aux travaux des champs à ses côtés.

Théo Roumier