Le blog des éditions Libertalia

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Tina Modotti, par Ángel de la Calle

vendredi 21 octobre 2011 :: Permalien

Tina Modotti.
Ángel de la Calle (traduit de l’espagnol par Rachel Viné-Krupa).
Coédition Vertige Graphic / Envie de lire, 270 pages, 26 euros.

Héroïne de fiction, Tina Modotti ? Sans nul doute si l’on suit la trace d’Ángel de la Calle, son biographe dessinateur.
Née en 1896 à Udine (Italie), la belle Tina quitte rapidement la Péninsule pour l’Ouest américain. Actrice à Hollywood, muse du photographe Edward Weston, elle s’installe à Mexico au milieu des années 1920. Elle y rencontre de turbulents artistes, au premier rang desquels Frida Kahlo et Diego Rivera, apprend la photographie et devient une créatrice prodigieuse. Cette experte en très gros plan et en plan rapproché chante le peuple mexicain dans son quotidien. Personnage people avant l’heure, la presse la soupçonne de complicité dans l’assassinat de son compagnon Julio Antonio Mella, l’un des fondateurs du Parti communiste cubain. Expulsée vers la vieille Europe, elle vivra à Berlin puis à Moscou (où elle ne se plaît pas) et ne retouchera jamais à son appareil, délaissant l’art pour embrasser la révolution stalinienne et l’agent secret Vittorio Vidali, alias Carlos Contreras. Elle mourra à Mexico, en 1942, usée trop tôt.

Tenter de peindre une artiste qui incarna les tourments du XXe siècle – sans rien cacher des zones d’ombre – était audacieux. Pari réussi pour Ángel de la Calle et l’éditeur indépendant Vertige Graphic.

N.N.

Engagement libertaire et organisations anarchistes

lundi 19 septembre 2011 :: Permalien

Engagement libertaire et organisations anarchistes.
Éditions ACL, 2011, 126 pages, 10 €.

En 2006, Mimmo Pucciarelli, l’un des animateurs de la maison d’édition lyonnaise Atelier de création libertaire (ACL) a interviewé deux « figures » anarchistes parisiennes. Actualisés il y a quelques semaines, on découvre enfin ces entretiens sous la forme de ce petit livre original qui s’intéresse d’abord aux personnes avant de se focaliser sur les organisations. La lecture s’ouvre par une longue rencontre avec Laurent Fouillard, militant de la Fédération anarchiste, membre du groupe FA d’Ivry, libraire de Publico. Il revient sur son parcours de fils d’ouvriers de la banlieue sud, évoque ses voyages en Amérique latine (au Chili sous Pinochet, notamment), ses rencontres avec le mouvement libertaire, et surtout, ce qui semble avoir été une grande aventure dans sa vie : la naissance et les premières années de Radio Libertaire. Au passage, on glane quelques conseils de lecture. L’ouvrage se poursuit avec l’interview de Jean-Louis Phan-Van, principal animateur des éditions de la CNT-RP, passionné de vieux bouquins en tout genre, délégué syndical à la Cité des Sciences. Il raconte lui aussi son parcours de jeune gars du Petit-Clamart, la banlieue qui accueillait nombre d’ouvriers bossant chez Renault, dont son père. Insoumis (comme Laurent), il passe sept ans dans la clandestinité, traverse les années 1970 entre la France et le Portugal, puis revient et trouve un boulot de magasinier à La Villette. Partisan de la voie anarcho-syndicaliste, il dresse son bilan personnel des réussites et des échecs de la CNT. Dans ces entretiens, c’est moins la nostalgie que la volonté de continuer à se battre qui transparaît, cela mérite d’être souligné.

À découvrir sur le site de l’ACL : http://ateliber.lautre.net/Engagement-libertaire.html

N.N.

Un livre interdit aux sans-papiers

jeudi 7 juillet 2011 :: Permalien

Une heure dans les goulags de la démocratie

Mon ami H. n’a pas de papiers. Il vit en France depuis plusieurs années, il effectue toutes les basses œuvres sous payées que le patronat veut bien lui refourguer. H. est un nom d’emprunt, mon ami doit en changer après tout passage par un CRA. Comme d’autres dans son cas à Toulouse, il se brûle régulièrement les phalanges pour tromper les prises d’empreintes et éviter d’être expulsé. Il a été arrêté il y a dix jours et a été interné pour la seconde fois au centre de rétention administratif de Cornebarrieu, près de Toulouse.

J’ai été le voir, ce mercredi 6 juillet 2011 dans l’après-midi avec deux autres ami-e-s. Comme il l’avait demandé, nous lui avons apporté quelques bouquins. Le Graal de Fer, une terrible aventure de Merlin, et Feu au centre de rétention, Des sans-papiers témoignent, un recueil de récits de migrants ayant participé aux luttes qui précédèrent l’incendie du CRA de Vincennes en juin 2008 (Éditions Libertalia, 2008. Les bénéfices de ce livre sont entièrement reversés en soutien aux inculpés de l’incendie du CRA de Vincennes).

C’est vrai qu’en le prenant dans la bibliothèque, on s’était bien demandés si les flics de la PAF (police de l’air et des frontières) n’allaient pas nous faire des ennuis.

Sur la route, dans la voiture, on discutait du statut de ce type d’établissement. « Une zone d’exception » a dit l’un, un « camp » a dit l’autre, une « prison pour étrangers » a dit la dernière. Les CRA n’apparaissent pas sur la plupart des cartes, celui-là n’est pas indiqué une seule fois sur la route alambiquée qui y mène. Il nous semble évident que cet éloignement du monde normal a été pensé. Il est quasiment impossible d’y venir en transports en commun. Le CRA a été construit en bout de piste de l’aéroport Blagnac, « pour maximiser les temps de trajet des fourgons cellulaires » explique la directrice de cabinet du préfet. Il est conçu pour accueillir plus de 126 personnes dont des familles avec enfants. Même pour le bâtir, l’Etat s’est aménagé un espace d’exception à l’intérieur du droit. Édifié en zone non constructible, classé en catégorie « gêne forte » du plan d’exposition au bruit (La Dépêche du Midi, 13 novembre 2009), le préfet avait contourné l’interdiction en classant d’abord le camp en équipement hôtelier puis en en équipement aéroportuaire. Des dommages sonores interdits à l’encontre d’un corps légal sont devenus légitimes parce qu’ils était appliqués sur des corps sans papiers.

Construit en 2006, ce CRA était un prototype d’un nouveau genre, ultrasécuritaire, rationalisé, rentable et exportable. Il est doté d’un fonctionnaire pour un retenu, de 103 caméras et de badges électroniques pour accéder aux différentes zones (Rapport de visite du contrôleur général des lieux de privation de liberté, CRA Cornebarrieu, 17-20 mars 2009).

Nous sonnons, une caméra nous interroge, semble réfléchir puis nous ouvre la grande grille automatique. On s’attend presque à voir Jabba le Hutt. A l’entrée, un policier de la PAF vérifie nos identités, nous fouille et nous passe au détecteur de métaux. Puis il inspecte les livres. Il bloque vaguement sur Feu au centre de rétention, vérifie qu’il n’y a rien de caché dedans puis nous amène jusqu’au parloir où il nous enferme avec H pour 30 minutes. Au bout d’un quart d’heure, une policière ouvre la porte et nous demande le livre, expliquant qu’elle doit vérifier s’il est bien conforme et ne risque pas d’ « inciter à l’émeute ».

J’explique qu’il s’agit de récits, que les sans-papiers de Vincennes n’ont pas eu besoin de ce livre pour se révolter, je demande si elle a peur des idées et, c’est vrai, de manière insolente, cynique et subversive, m’exclame : « Mais on est en démocratie non ? ma bonne dame ! »

– « Oui, on est en démocratie, c’est justement pour ça que je dois contrôler ! » nous répond la fonctionnaire. C’est bien plus clair qu’un livre de Michel Foucault ou de Giorgio Agamben, c’est technique et efficace, clair et concis ; matérialiste et sans langue de bois.

Nous profitons de notre second quart d’heure avec H pour discuter. Il nous dit que là-aussi, il y a quelques mois, des Tunisiens ont fait exploser les lumières et mis le feu. Que les policiers blancs travaillent principalement à l’accueil et qu’à l’intérieur, ce sont des Noirs et les Arabes qui sont chargés de l’encadrement. Que s’il n’est pas expulsé, il ira en Angleterre ou en Belgique parce qu’en France, à la 3e fois, c’est la prison. Puis la policière ouvre la porte et nous demande de partir.

H lui demande le livre, il insiste pour l’avoir et hausse un peu le ton. Un flic s’interpose, le repousse et l’enferme. La policière reprend la parole. Le ton monte des deux côtés, puis un autre spectacle commence.

La jeune policière confisque le livre car le commandant l’a jugé « de nature à inciter à l’émeute ». J’explique qu’il y a un numéro ISBN, que la censure d’Etat ne l’avait jusque-là pas interdit. En l’énonçant, je prends conscience que l’Etat aménage l’espace et le temps en autorisant ou en interdisant certains de nos gestes. En plein centre ville, on peut acheter ce livre, dans un centre de rétention on ne peut pas le donner. H n’est d’ailleurs par inculpé pour un délit, il est « retenu » parce qu’on lui refuse des papiers, le droit de vivre librement en France et d’y travailler pour la même paye qu’un Français. Là, il n’a pas le droit de recevoir ce livre. Il lui est interdit de lire les témoignages d’autres sans-papiers. Les agents de l’Etat cherchent à prévenir les révoltes en empêchant la libre information mais aussi en interdisant certains gestes. Donner ce livre trahit une rencontre et de la communication entre des dominés, des prémices d’organisation que les dominants ne peuvent supporter. Ils valident ainsi l’idée que les révoltes ne sont pas des formes de résistance à l’oppression mais bien plutôt des émotions collectives de foules manipulées depuis l’extérieur. « Incitation à l’émeute », ça impose l’idée que le révolté est manipulé et manipulable, qu’il évolue béatement entre la bêtise et la bestialité. Le fait d’interdire ce livre à mon ami révèle comment l’Etat fonde sa loi sur des programmes d’exception qu’il applique aux sans droits. L’Etat moderne se découvre à l’entrée du camp. L’humanisme dont il parle si fort lui permet avant tout de déshumaniser en silence.

« Vous incitez à la haine ! » nous hurlent les deux agents de la PAF. L’un de nous rit, l’autre gueule, la troisième s’indigne pathétiquement : « Quoi, c’est nous qui incitons à la haine ? »

« Oui, et ce livre dégrade la fonction publique ! » assure un autre uniforme. Sur ce, la policière énonce l’argument imparable :« Et si on venait chez vous et qu’on vous apportait un livre intitulé « Feu à M. R. », vous seriez content ? » Nous éclatons d’abord de rire puis perdons notre temps en considérations révoltées. Nous nous faisons chaudement raccompagner jusqu’à la sortie, puis un dernier fonctionnaire, parmi ceux qu’avait attirés la scènette, se lâche sur mon pote : « C’est les communistes comme toi qu’il faut purger ! » Né à la fin de la guerre froide, je n’ai encore jamais entendu ces mots-là prononcés par un être vivant et je découvre par la même occasion que mon ami est communiste. Ce coquin de rouge me l’a bien caché !

Le camp n’est pas un lieu, pas un moment, c’est l’une des expressions les plus contemporaines de ce qu’Hannah Arendt appelait « la banalité du mal ». Là où le droit bourgeois se démasque, où l’Etat est nu et assume pleinement son rôle de gardien, là où la démocratie se dévoile comme machine de guerre sociale.

En quittant H, nous oublions ses matons et nous pensons à tous les autres camps. Les luttes se succèdent dans les centres de rétention de toute l’Europe forteresse, elles s’organisent et se renforcent, elles ont besoin de solidarité. Nous songeons enfin à toutes et tous les enfermés du monde. Nous savons combien nous serons plus heureux lorsque nous serons réellement libres et égaux, lorsque la police et la prison, la misère et les frontières feront partie des sombres heures du passé.

M.R.

Mourir ? Plutôt crever !

vendredi 24 juin 2011 :: Permalien

Mourir ? Plutôt crever !
Un film de Stéphane Mercurio, avec Siné.

Sorti à l’automne dernier sur les écrans, le film de Stéphane Mercurio sur la vie de Siné vient de paraître en DVD. Humoristique, offensif, à rebours de la nostalgie, ce documentaire revient sur la vie et l’œuvre d’un dessinateur qui a traversé les luttes des cinquante dernières années. De l’opposition à la guerre d’Algérie en passant par le soutien à Cuba ou l’amitié avec Prévert et Malcolm X ; de Siné Massacre à L’Enragé puis à Siné Hebdo, le fils de bagnard devenu un féroce caricaturiste n’en finit pas de s’attaquer aux puissants et à leurs chiens de garde. Tant qu’il y a de la rage, il y a de l’espoir.

On peut commander ce DVD sur le site des Mutins de Pangée.

Intervention des auteurs de Travailleurs, vos papiers ! au séminaire « Émancipation » (ENS) - fin

mardi 7 juin 2011 :: Permalien

Intervention des auteurs de Travailleurs, vos papiers !
au séminaire « Émancipation » (École Normale Supérieure).
Partie III (Suite des billets publiés le 14 avril et le 18 avril.)

Un mouvement pas si improbable

De « miracle social », Pierre Bourdieu qualifiait le mouvement des chômeurs de 1997-1998, pour signifier son improbabilité. Compte tenu de leur niveau de « capitaux » socioculturels, politique, cognitif ou militant, les chômeurs étaient selon lui écartés a priori de toute mobilisation collective. L’hypothèse sous-jacente à cette formule bourdieusienne est que l’instauration et la poursuite d’action commune nécessitent des caractéristiques sociologiques préalables. De ce fait, les luttes menées par des franges de la population déficitaires en capital ne présentent au mieux qu’une aberration.

Sans-emploi, sans-papiers, sans-logis, la sociologie des mouvements dits des « sans-voix » s’attache ainsi à révéler ces « miracles sociaux ». Les différentes études décryptent les mécanismes par lesquels les individus collectent des « ressources » et/ou comment font-ils appel à – ou sont-ils mobilisés par – des « entrepreneurs de protestations » (Expression des auteurs J. D. McCarthy et M. Zald, théoriciens de la mobilisation des ressources. On peut lire S. Maurer et E.Pierru sur les chômeurs, J. Siméant sur les sans-papiers et C. Péchu sur les sans-domicile.). La notion de ressources reste ici plurielle. Elle peut tout autant correspondre à des moyens économiques, matériels, techniques, organisationnels qu’à des capacités sociales, politiques, militantes. En suivant ce deuxième aspect, les tenants de la « mobilisation des ressources » se concentrent davantage sur les manquements symboliques des personnes subordonnées, exploitées, qu’à leurs possibles potentialités.

Peu étonnant pour une sociologie de la domination qui dévoile parfaitement ses rouages invisibles tout en pointant une certaine complicité inconsciente des dominés par intériorisation tacite des valeurs ; elle-même liée à un déterminisme social, à un habitus (Voir par exemple Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État, Éditions de Minuit, 1989, Paris, et Esquisse d’une théorie de la pratique, Droz, 1972, Genève. Faute de place, je renvoie à la réflexion de Nicolas Jounin sur « Violence symbolique et soumission à la domination », dans Loyautés incertaines, les travailleurs du bâtiment entre discrimination et précarité, thèse de doctorat de sociologie, Université Paris-VII, sous la direction de Alain Morice, 2006, pp. 291-296.). Ici la théorie de la domination flirte avec celle de la soumission, du maintien de l’ordre des choses. Où la « fatalité sociologique » fait que les faibles seraient toujours et partout des faibles, les précaires exclusivement précaires. Difficile alors d’envisager les éventualités émancipatoires autrement que miraculeusement, qu’exceptionnelles.
Explique-t-on un miracle (Lire Pierre Bourdieu/Post-scriptum : http://www.vacarme.org/article264.html) ? Peut-on l’objectiver ?

Une grève impensable ?

Que dire alors du mouvement de grèves coordonnées dans l’Île-de-France entre le printemps 2008 et l’hiver 2009 ? La lutte de salariés sans papiers, souvent intérimaires et volontiers qualifiés de « précaires parmi les précaires », fait-elle office d’impensé sociologique ?

Dépourvues de titre de séjour, ces personnes vivent dans la peur permanente d’une arrestation et d’une expulsion du territoire. Cette menace impacte directement sur les conditions de travail et d’emploi. Pêle-mêle : heures supplémentaires non payées, rémunération aléatoire, révocation immédiate, bon vouloir patronal…

La mise en mouvement dans cet environnement de précarisation est à interroger au même titre que le type de forme conflictuelle utilisé. En effet, le recours à la grève illimitée détonne quelque peu dans le contexte actuel : le nombre de jours annuels de grèves recensé par l’inspection du travail serait passé de 3 millions en 1975 à près de 250 000 en 2005 (Source : A. Carlier, « Mesurer les grèves des entreprises : des données administratives aux données d’enquêtes. » Dares. n° 139, août 2008.). Désertion syndicale et faible syndicalisation, restructuration des circuits de production, développement de la sous-traitance et des emplois précaires (CDD, intérim) depuis la fin du compromis fordiste n’en sont que quelques facteurs explicatifs non exclusifs.

Pourtant, si l’apparition des vagues de grèves en 2008 et 2009 a pu étonner médias et autres commentateurs, c’est davantage parce que des « clandestins » condamnés au silence osaient (enfin) « sortir de l’ombre » en bravant les risques encourus. Moins parce qu’ils réactualisaient un mode de conflit perçu comme désuet dans un contexte d’atomisation des collectifs, d’individualisation salariale, de précarisation des statuts salariaux…

Des résistances préalables

Or ces deux dimensions utiles à l’analyse de ce conflit s’entremêlent au sein des subjectivités des grévistes. Lors des entretiens autour de leur parcours migratoire et de leur rapport au travail, à l’emploi, ces derniers font écho de débords, de ruses, de tactiques, de prises de paroles, d’échappées face à l’ordre oppressant. Ainsi des « pauses volées » au temps du travail, des interruptions de missions, des jeux d’omissions autour de l’identité illégale ou même des fuites lors des contrôles policiers. Ces formes ne sont pas toujours silencieuses. Elles s’expriment à travers des mensonges, des négociations, demandes d’augmentation voire des affronts avec l’employeur. Cela rejoint l’idée que la conflictualité ne décline pas avec la diminution des jours de grèves, mais plutôt qu’elle se transforme au profit de résistances individuelles ou collectives moins ouvertes, car moins coûteuses : grève de zèle, absentéisme, défection, vols, refus d’heures supplémentaires, pétitions, etc. (Sophie Beroud, Jean-Michel Denis, Guillaume Desage, Baptiste Giraud, Jérôme Pelisse, « Entre grèves et conflits : les luttes quotidiennes au travail », documents de travail, Centre d’études de l’emploi, n° 49, juin 2008, 173 p. Voir aussi la typologie de postures face à une organisation de Albert Otto Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty : Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Cambridge MA : Harvard University Press, 1970.)

La grève, une issue comme une autre

Même minimes, éparses et fatidiques soient-elles, ces formes de résistance révèlent chez ces migrants sans papiers des mises à distances vis-à-vis de leur domination. Pour le dire vite, elles augurent d’une volonté de se détacher de sa condition et jalonnent leur fatum, celui de « s’en sortir ». La précarité s’apparente moins à une chape de plomb qu’à un faisceau de situations, aussi extrêmes soient-elles, avec laquelle il convient de s’adapter en permanence. La grève s’inscrit ainsi, selon nous, dans le prolongement des risques et périls dont le travailleur sans papiers fait l’expérience dès le début de son itinéraire migratoire. C’est ce que nous avons appelé « la lutte en continu ». L’éternel dilemme du gréviste, selon lequel faire grève fournit des avantages au prix de nombreux sacrifices, est ici évacué dans l’espoir suscité par les premières occupations d’entreprises. En une semaine, la majorité des grévistes obtiennent leur régularisation. Relayées par les médias et dans les sphères fréquentées par les immigrants sans papiers, ces grèves sécrètent un sens nouveau de la réalité où les croyances préalables sont traversées par une opération de cadrage. À tort ou à raison, elles suscitent l’espoir et impactent sur le processus décisionnel en atténuant les risques (Circonstance aidante : l’obligation, entrée en vigueur en 2007, de faire vérifier par l’employeur auprès de la préfecture la régularité de tout nouvel employé étranger. Elle a suscité des vagues de licenciements). La grève ne constitue donc pas le révélateur d’un asservissement devenu insupportable mais d’une possibilité gagnante, pour s’en affranchir. S’investir dans un conflit relève ici de l’énonciation d’un tort sur la scène publique (Patrick Cingolani, La République, les sociologues et la question politique, La Dispute, 2003), loin d’une quelconque prise de conscience spontanée, fut-elle collective(Johanna Siméant, La Cause des sans-papiers, Presses de Sciences Po, 1998). J. Siméant admet que cette dernière n’est pas nécessaire au passage à l’action, supposant par là même qu’on puisse être ignorant à sa domination.

« Il n’y a jamais eu besoin d’expliquer à un travailleur l’exploitation », rétorque Jacques Rancière. « Prendre conscience de l’exploitation, c’était, au contraire, de pouvoir l’“ignorer”, c’est-à-dire de pouvoir se défaire de l’identité que cette situation leur donnait et se penser capables de vivre dans un monde sans exploitation. C’est ce que veut dire le mot émancipation.  » Faire appel aux syndicats et prendre connaissance de ses droits (Le collectif UCIJ a par exemple publié un « 4 pages » qui rappelle les droits des employés étrangers.) de travailleur n’exprime-t-il pas le désir de se soustraire à « l’étiquetage » (au sens de H. S Becker) ou au « label » (Sinigaglia, 2007) sans papiers ? S’identifier aux yeux du public en tant que gréviste, donc travailleur, affirme une nécessité de protection prévue par le droit constitutionnel. Une identification sous l’angle salarial qui s’exprime en faisant appel aux syndicats.

À cet effet, l’initiative de certains piquets de grève provient de travailleurs sans papiers qui ont démarché eux-mêmes les sections syndicales. Ces initiateurs, « entrepreneurs de protestation », n’avaient pas de prédisposition sociologique – à l’image d’Abdel, cultivateur malien, sans diplômes, à l’origine de la grève de Man BTP (Cependant l’expérience politique et le niveau d’études de grévistes, désignés comme délégués, ont par la suite renforcé « l’efficacité » de la lutte). Ce peut être un détail mais il donne à comprendre que faire appel à l’ « organe de représentativité » qu’est le syndicat, dans le domaine du travail, relève plus de la volonté d’apparaître légitime que d’une incapacité à penser sa condition ou d’un besoin d’être éclairé.

Bourdieu et Rancière, même combat

Là réside peut-être toute la question de l’improbabilité d’un mouvement social. Faire l’hypothèse d’une incompatibilité entre précarité et conflit revient à considérer sa réciproque : les salariés plus installés, plus élevés socialement seraient plus enclins à se mobiliser. Or aucune nécessité historique ne laisse prévoir l’apparition d’un conflit. La mobilisation des cadres de l’entreprise ELF en 1999 était-elle plus propice ? « On a appris à défiler », constatait alors un membre de la confédération générale des cadres (Olivier Piot, « Des cols blancs contre la finance va-tout », dans Les révoltés du travail, Manière de voir, n° 103, février-mars 2009, p. 29-31.).

C’est pourquoi l’improbabilité du mouvement des travailleurs sans papiers nous apparaissait problématique. Nous l’avons admis seulement dans la mesure où la forme conflictuelle de la grève illimitée semblait mise à mal par les conditions objectives et matérielles de vie, d’emploi et de travail de ces travailleurs. Car il ne suffit pas de désenchanter le miracle, encore faut-il pouvoir expliquer les enjeux et les éléments qui président à la mise en mouvement. Mais en aucun cas pour une incapacité symbolique à refuser sa place. C’eût été adopter une vision aristocratique selon laquelle l’insoumission dépendrait d’un phénotype sociologique. Sorte d’essentialisme social.

On retombe ici sur l’ambivalence du concept de ressource, évoquée plus haut. Dans leur analyse du mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998, S. Maurer et E. Pierru caractérisent la catégorie des résiliés comme n’ayant pas « les ressources culturelles ou cognitives nécessaires pour traduire politiquement le sentiment d’injustice qu’ils éprouvent » (Sophie Maurer et Emmanuel Pierru « Le Mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998. Retour sur un “miracle social” », in Revue française de science politique, vol. 51, n° 3, juin 2001, pp. 371-407). L’ambiguïté se cristallise dans l’interprétation de cette « traduction politique ». Signifie-t-elle un besoin de faire appel aux élites, aux intellectuels afin de pouvoir penser, énoncer, exprimer le cri de la révolte ? Ou est-il – cet appel aux élites – un moyen de relayer ce cri auprès de la classe dominante ? Afin de lui faire entendre, dans ses codes de langage, la parole des exclus ? Auquel cas, P. Bourdieu et J. Rancière pourraient ici éventuellement trouver un terrain d’entente autour de cette « reconnaissance des non-reconnus à parler et à être entendus » (Certaine grève du mouvement étudié ont adopté une stratégie transversale en mettant en avant la parole des concernés des grévistes eux-mêmes auprès des interlocuteurs — médias, patrons, préfecture — afin de légitimer leur revendication à travers l’expérience directe, le vécu des premiers concernés).

Ludo

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