Le blog des éditions Libertalia

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À Larry Portis

lundi 6 juin 2011 :: Permalien

Nous venons d’apprendre le décès de Larry Portis, spécialiste des IWW, amoureux de Jack London, préfacier de notre tout premier livre.
Toutes nos pensées vont à Christiane, sa compagne.

Paris, 18 mai : Rencontre avec Grégoire Chamayou

lundi 16 mai 2011 :: Permalien

Mercredi 18 mai, à 19h, la CNT (33 rue des Vignoles, Paris XX) accueille Grégoire Chamayou, philosophe et éditeur. Si vous n’êtes pas loin, passez débattre avec lui. À défaut, on peut se rabattre tout de suite sur les deux ouvrages parus en 2008 et 2010.

Les chasses à l’homme
Histoire et philosophie du pouvoir cynégétique

Grégoire Chamayou
La Fabrique, 240 pages, 2010, 14 €.

L’histoire et la philosophie des chasses à l’homme dévoilent une face sombre de la domination : les lieux et les moments où le pouvoir se constitue comme traque et prédation. Grégoire Chamayou retrace l’évolution des techniques de capture, des pratiques et des idées qui ont caractérisé depuis l’Antiquité la férocité des dominants. Des chasses d’appropriation aux chasses d’exclusion, des marges vers l’État, une forme de pouvoir s’est développée en traquant les Indiens, les Noirs, les pauvres, les étrangers, les Juifs, les illégaux… C’est un livre contondant, un outil redoutable et très habile qui explore les ressorts racistes, capitalistes et autoritaires du développement du pouvoir de chasser l’humain et s’interroge sur les conditions de l’insoumission et de la rupture : «  Si la chasse à l’homme remonte à la nuit des temps, c’est avec l’expansion du capitalisme qu’elle s’étend et se rationalise. […] Mais la relation de chasse n’est jamais à l’abri d’un retournement de la situation, où les proies se rassemblent et se font chasseur à leur tour. »

Les Corps vils
Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècles

Grégoire Chamayou.
La Découverte, 420 pages, 2008, 24,50 €.

Les « corps vils », ce sont ceux des bagnards, des fous, des orphelins, des prostituées, des condamnés à mort, des esclaves et des colonisés. En quelque 400 pages, le philosophe Grégoire Chamayou – par ailleurs animateur de la collection « Zones » aux éditions La Découverte – renouvelle l’épistémologie des sciences et pose la première pierre d’une philosophie politique de la pratique scientifique. Il démontre qu’entre 1720 et 1905, les progrès de la science se sont opérés au détriment de certaines catégories de la population perçues comme de « moindre valeur ». Citant Walter Benjamin : « Il n’est aucun document de culture qui ne soit aussi un document de barbarie », il dévoile la face sombre et cynique de l’expérimentation scientifique. Pour les dissections, les savants se disputaient les cadavres des condamnés, allant jusqu’à les faire déterrer. Ces cadavres avaient pour vertu leur disponibilité (pas de famille avec qui composer) et leur santé (les sujets étaient souvent jeunes et sains). En 1721, outre-Atlantique, le docteur Boylston inocula la petite vérole à ses esclaves. En 1768, en Jamaïque, un colon fit une expérience avec 3 000 esclaves ! Le pouvoir d’expérimenter relevait alors du droit du maître. Plus tard, il relèvera du droit du souverain. En 1884, Arning inocule la lèpre à un condamné à mort hawaïen. L’année suivante, Pasteur demande à l’empereur du Brésil l’autorisation d’expérimenter sur des condamnés à mort ses expériences sur la rage. Tout ceci pose la question de l’absence ou quasi-absence du consentement du cobaye dans les discours déontologiques du xixe siècle et du statut du dominé, du condamné, du « racisé ». Un travail lumineux.

Regard sur Haïti

mercredi 20 avril 2011 :: Permalien

Notre ami Yann Levy, l’auteur de Marge(s), rentre d’un reportage en Haïti. Voici quelques-uns de ses clichés. On en découvrira d’autres sur son (tout nouveau) site.

Je suis parti à Port-au-Prince pendant neuf jours en repérage pour l’association Willsport. L’objectif était d’établir des contacts avec le monde sportif haïtien afin de permettre à l’association française de mettre en place un dispositif en vue d’aider le monde sportif haïtien. Au-delà des photos réalisées pour le repérage, j’ai pu découvrir une société en rupture avec les clichés et les idées reçues que l’on peut se faire ici. Si le pays n’est pas encore reconstruit, nous pouvons nous interroger sur ce que sont devenus les millions d’euros récoltés après le 12 janvier 2010. Outre les enjeux politiques locaux que représentent les centaines de milliers de réfugiés, n’oublions pas que le marché de la reconstruction d’Haïti représente plus de dix milliards d’euros, cela à de quoi laisser songeur en ces périodes de crises. Quoi qu’il en soit c’est le peuple qui continue de souffrir et de se battre pour vivre dignement, chacun fait de son mieux pour s’en sortir : solidarité de base, entraides, petits boulots. Au-delà du drame humain qui se joue quotidiennement en Haïti, ce peuple qui, rappelons-le, a été le premier à s’émanciper du joug colonial n’a ni besoin de nos larmes ni de notre pitié. Haïti a besoin d’aide c’est indéniable, mais certainement pas de condescendance ou de suffisance.

Yann Levy

Intervention des auteurs de Travailleurs, vos papiers ! au séminaire « Émancipation » (ENS) - suite

lundi 18 avril 2011 :: Permalien

Intervention des auteurs de Travailleurs, vos papiers !
au séminaire « Émancipation » (École Normale Supérieure).
Partie II (Suite du billet publié le 14 avril.)

L’action collective comme processus de « mise à distance »

Le « mouvement », entendu comme moment où une action collective se déploie (dans une configuration particulière ; dans ce cas précis, après une évolution législative), apparaît comme une occasion, une opportunité de l’énonciation d’un tort, bien plus que d’une quelconque prise de conscience collective. En réinscrivant les actions des sans-papiers dans un quotidien tactique, on a cherché à montrer que le mouvement actuel des travailleurs sans papiers doit être lu comme une tactique de lutte parmi d’autres, particulièrement efficace sur de nombreux plans, au sein d’un environnement oppressif (moins sur d’autre, on pourra éventuellement y revenir dans la discussion).

Enjeux théoriques

L’optique, ou le parti pris théorique que l’on a adopté, s’inspire très directement de la sociologie du quotidien de Michel de Certeau et son concept de tactique ; de la notion de bricolage de Levi-Strauss ; ou encore de l’échappée de Foucault, interviewé dans Révoltes logiques en 1977 : «  Il y a bien toujours quelque chose dans le corps social, dans les classes, dans les groupes, dans les individus eux-mêmes qui échappe d’une certaine façon aux relations de pouvoir ; quelque chose qui est non point la matière première plus ou moins docile ou rétive, mais qui est le mouvement centrifuge, l’énergie inverse, l’échappée. […] Cette part de plèbe […] c’est ce qui répond à toute avancée du pouvoir par un mouvement pour s’en dégager. (M. Foucault, « Pouvoirs et stratégies », Révoltes logiques, n° 4, 1977, in Dits et écrits, t. III, 1976-1979, Gallimard, Paris, 1994.) »

Parce que précisément il s’agit d’ajustements perpétuels face à une oppression de l’ordre, les sans-papiers doivent ruser, contourner, détourner, composer avec les contraintes et les circonstances, autrement dit user de tactiques, entendues comme « manière de “faire avec” (M. De Certeau, L’Invention du quotidien, 1. Arts de faire, Gallimard, Paris, 1990.) », et donc en appelle directement à une intelligence adaptative.

« Ces pratiques mettent en jeu une ratio “populaire”, une manière de penser investie dans une manière d’agir, un art de combiner indissociable d’un art d’utiliser (idem). »

C’est exactement cette dimension que ne saisit pas la lecture en termes de mobilisation des ressources : comment « réussit-on » en politique quand on est faible ? Alors qu’il me semble, au contraire, que lorsque l’on replace cet engagement dans le cadre de l’expérience de vie d’un sans-papiers, c’est la question inverse qui vient à l’esprit, à savoir : « Comment ne pas s’engager dans de telles conditions ? Comment et pourquoi est-ce que les opprimés restent aussi calme ? »

Lorsque la possibilité d’une action collective se présente, nul besoin alors d’invoquer un « miracle sociologique » (Sur la théorie de la mobilisation des ressources appliquée au mouvement des sans-papiers, voir
J. Siméant, La Cause des sans-papiers, Presses de Sciences-Po, Paris, 1998 ; ou T. Blin, « L’invention des sans-papiers. Récit d’une dramaturgie politique », Cahiers internationaux de sociologie, n° 125, 2008.). Et d’ailleurs, la lecture en termes de tactiques permet justement d’éviter l’écueil du débat entre sincérité et non-sincérité dans l’action collective (versus un machiavélisme sous-jacent de la théorie des ressources). Parce que toute leur vie est suspendue à ces papiers, une déclaration telle que « nous sommes prêts à mourir ici », pour les obtenir, n’est pas uniquement un effet théâtral, si tant est que ce le soit, mais puise dans un vécu, fait sens au regard d’une expérience. James C. Scott (La domination et les arts de la résistance) ne dit pas autre chose quand il affirme que les moments politiques ne se comprennent qu’à la généalogie de ce que lui nomme le texte caché.

Interruption du cours normal des choses

Les sans-papiers sont pris dans un système qui, parce que fondamentalement oppressif, active nécessairement une dimension première, celle des affects. Autrement dit, les sans-papiers sont avant tout affectés par tout le dispositif répressif engagé à leur encontre.

La tactique doit se comprendre alors comme une rationalité, non pas instrumentale, mais adaptative et transitoire, une « synthèse intellectuelle », dirait de Certeau, en actes, d’une relation avant tout affective à un environnement, à lire comme une mise à distance, une échappée, face à des processus de domination.

Parce que l’action collective, que l’on appelle « mouvement social », est une suspension à la fois temporelle, spatiale et symbolique de l’ordre, la dynamique de mise à distance se renforce.

En s’appropriant le lieu de travail ou la rue, ces travailleurs s’installent alors dans un nouvel espace temporel. Les premiers mois de la grève sont ceux d’une certaine émulation où les grévistes « sortent de l’ombre », s’affairent à organiser la vie commune, participent à de grosses actions, font connaissance des soutiens et tissent de nouvelles relations. Mais très vite, en dehors des actions programmées (manifestations, occupations temporaires de lieux, fêtes de soutien…) s’installe une routine faite de tracas et de préoccupations. Le rythme journalier est lent, ponctué par les repas ou les allers et retours à la mosquée. Contrastant quelque peu avec les allers et venues des délégués, les grévistes meublent et jalonnent leur temps, délié avec les rares passants ou les quelques soutiens. Alors on prend le thé vingt fois par jour. Temporalité ambivalente puisqu’elle signifie aussi bien convivialité et socialisation que vide et ennui du quotidien d’un piquet de grève ; et l’attente, toujours l’attente…

« Interruption du cours normal des choses » (J. Rancière, La Nuit des prolétaires, Fayard, Paris, 1981), le mouvement est une suspension de l’ordre dominant, d’un quotidien fait de subordinations.

C’est également la rencontre avec l’Autre, l’échange, la communication, la croisée de trajectoires sociales radicalement différentes qui jamais ne se serait rencontrées. On apprend, on échange, on s’enrichit mutuellement.
C’est l’apprentissage de techniques militantes mais aussi d’une histoire, d’un certain nombre de répertoires, etc.

Enfin, pour certains, notamment les délégués (mais pas seulement), c’est redécouvrir la force de la parole. Patrons, commerciaux d’intérim, politiciens, sénateurs, employés de préfecture, hauts fonctionnaires : tous ces interlocuteurs dont la position structurelle les a toujours incités à la déférence. Là, parce qu’ils sont venus faire entendre leurs raisons, l’interlocution devient égalitaire (du moins beaucoup plus qu’à l’ordinaire).

Un mouvement émancipateur ?

Cette force de l’expérience politique porte un nom quelque peu tombé en désuétude : l’émancipation. Toutes les personnes qui s’engagent dans un mouvement ne connaîtront pas nécessairement cette vertu émancipatrice, loin s’en faut.

Mais certains sans-papiers ont bel et bien affirmé qu’eux aussi avaient une parole légitime. Autrement dit, que leur raison valait au mois autant que celle de la parole dominante, de la logique policière. Les sans-papiers ont pu mettre en récit leur condition d’existence, ont pu construire, grâce notamment au temps de la grève, une réflexivité. Dès lors, nous n’avons plus affaire à des sans-papiers, des « sans-voix », mais bien à des individus riches d’expériences et de vécus.

Ainsi, par cette réappropriation de la parole, les sans-papiers se constituent en tant que sujets politiques autonomes.

Evidemment, encore faut-il que cette question de l’émancipation soit comprise et entendue par tous les acteurs. Le fait que le lancement de nouvelles grèves dépende de l’accord des syndicats place ceux-ci dans une position ambiguë : ils ne sont pas simples soutiens dans la mesure où ils sont au cœur de la plupart des processus décisionnels. Se pose alors, encore et différemment, la question de l’autonomie de la lutte. Vaste question, sur laquelle je ne m’étendrai pas, mais on pourra en discuter (cela interroge les pratiques des soutiens, les formes de paternalisme, condescendance, parfois des rapports « néo-coloniaux », etc.).

L’action collective est cette faculté de mise à distance d’une condition, une « extériorité à soi du social », un « hors-de-soi » (P. Cingolani, La République, les sociologues et la question politique, La Dispute, Paris, 2003) à la fois affectif (le refus, la rage ou le désespoir), tactique (les pratiques d’échappée au pouvoir, toutes ces formes d’évitement de la domination, jusqu’à l’engagement collectif) et discursif (la construction d’un argumentaire politique, une réflexivité quant à sa propre condition), qui permet d’articuler ce que vivent individuellement les sans-papiers à un discours politique autour de la justice, des droits de l’homme, de la légitimité conférée par le travail, des rapports Nord/Sud, de la dénonciation d’un esclavage moderne, etc.

Daniel

Intervention des auteurs de Travailleurs, vos papiers ! au séminaire « Émancipation » (ENS)

jeudi 14 avril 2011 :: Permalien

Intervention des auteurs de Travailleurs, vos papiers !
au séminaire « Émancipation » (École Normale Supérieure).
Partie I (Claire).

Le fil de notre réflexion, finalement, se suit dans ce que P. Cingolani nomme les « subjectivités politiques », ou encore ce que la démarche de J. Rancière met en évidence dans La Nuit des prolétaires (1981). La parole desdits « sans voix », des petits, des minoritaires, des dominés, de ceux qui se situent « en bas et à gauche » pour reprendre l’expression du Sous-Commandant Marcos. Bref, tout ce qui relève des subjectivités comme ressort de l’émancipation. Il nous semble en effet indispensable de se situer du côté de ce qui fait sens pour les acteurs, ce qui se retrouve directement dans les comportements, actions, mots et expressions portés par les acteurs de la lutte, soit ici, en particulier, les sans-papiers.

Les enjeux que laisse entrevoir la lutte des sans-papiers prennent un sens particulier si l’on s’intéresse à ces discours. C’est à travers eux que toute la force argumentative prend, justement, du sens et de la résonance, mais aussi et surtout, c’est à travers eux que les « clandestins » deviennent « travailleurs sans papiers ». Mettre en évidence les enjeux de la lutte en se contentant de lui plaquer une analyse, certes juste, mais tirée hors des mots des acteurs n’aurait, alors, aucun sens. Les questions et débats que cette lutte soulève, réfèrent directement à des vécus, des expériences, qui, dans le cadre de la lutte collective, trouvent un espace propice à l’expression dans l’espace public. Aussi, finalement, la troisième partie du livre apprendra peu de choses à un esprit soucieux des enjeux de son temps. L’intérêt se situe bien dans le fait de mettre en évidence que ces enjeux, loin d’être le résultat de l’exploitation d’une argumentation préexistante, apparaissent comme étant l’expression directe de ressentis et expériences rythmant le quotidien des sans-papiers et participe à la construction d’acteurs politiques.

Or ce point est crucial car c’est bien là que résident les possibles émancipatoires. En effet, comme le montre Rancière, mettre en avant ces discours et pratiques permet de pointer les phénomènes de désidentification. Par ce biais, on refuse l’assignation que nous impose le social, on se « désétiquettise », on « se défait d’une identité » qu’une certaine situation nous assigne, pour s’en créer une autre. Défaire. Créer. Réapproprier. L’émancipation procède d’une capacité à s’extirper d’une identité que le social nous assigne.

Nous avons donc décliné sous trois points les thématiques qui revenaient de façon récurrente dans la bouche des grévistes.

1. Xénophobie institutionnalisée

La confrontation avec l’administration est l’expression la plus pure de la domination symbolique d’un État discrétionnaire sur une population qu’il entend maintenir dans une situation de précarité aigüe.

Que ce soit le sans-papiers qui nous dit qu’il importe toujours d’aller dans le sens de ce que disent les guichetiers, ou encore Samba qui raconte comment il a obtenu sa carte « Vie Privée-Vie Familiale » (voir les extraits dans l’ouvrage), l’arbitraire est toujours au cœur des décisions préfectorales. Aussi, on ne sait jamais sur quel pied danser, quelle stratégie adopter, en dépit des textes et autres addendum signés par les autorités et les associations de soutien, et qui sont supposés rationaliser les critères de régularisation.

Tout se joue sur le registre de la faveur car délivrer un titre de séjour ne va jamais de soi, mais relève de la «  bonne volonté », ou de la « compassion » de tel ou tel employé. D’où le sentiment de bon droit pour ces derniers à exiger des dossiers faramineux relatant dans les moindres détails les dernières années de la vie administrative des demandeurs. Il importe de prouver que l’on mérite ces papiers délivrés par une administration qui a souvent déjà eu la gentillesse de fermer les yeux sur les années précédentes passées dans l’illégalité. Les passages en préfectures sont donc des moments d’exacerbations de ce type de relation de domination entre une France généreuse et des demandeurs devant prouver leur bonne volonté, et leur utilité.

Au cœur de ces logiques, préexiste encore et toujours la présence d’un inconscient colonial qui fantasme sur une invasion de ces migrants. La présence d’étrangers ne peut être que tolérée comme un mal obligé. Dans cette logique, il importe de distinguer les bons des mauvais immigrés, ou encore ceux – des hommes donc – en bonne santé, célibataires, bosseurs et silencieux, en opposition au père de famille voulant profiter du regroupement familial, pour encombrer nos services de santé et d’éducation. Car les migrants menacent notre système de sécurité sociale. Et si nous nous montrons trop généreux, nous serons d’ici peu envahis par une horde d’immigrés en guenilles. Soyons magnanimes et réalistes.

2. Migrations logiques

Ce fantasme de l’appel d’air montre ses limites dès lors que l’on change le regard de focale. Parler d’appel d’air suppose un degré de nombrilisme ethnocentriste et essentialiste bien utile. Il suppose en effet que tous les pauvres, noirs, naissent avec une même chose en tête : quitter leur pays pour rejoindre la France. Comme si c’était naturel, donné. Comme si effectuer un tel voyage allait de soi et ne constituait qu’une simple formalité. Comme si tous souhaitaient réellement rester en France.
Si l’on considère par ailleurs la segmentation du marché du travail, c’est nier que ces migrants constituent LA main-d’œuvre idéale et programmée pour un certain nombre de secteurs économiques.

Bien sûr, il existe des « profiteurs » partout. Mais cette affirmation d’une banalité sans nom perd tout son sens si l’on considère les conditions hautement critiques dans lesquelles vivent les migrants. Cet appel d’air confine d’autant plus au mythe qu’à une réalité lorsque l’on s’intéresse de plus près aux logiques sociales présidant à la migration. Aller creuser de ce côté demande du temps, et constitue un travail, une démarche bien plus compliquée que celle qui consiste à tout mettre dans un même sac, en anonymisant et uniformisant des parcours bibliographiques extrêmement variés et diversifiés. L’intérêt de passer outre cette complexité est bien entendu de justifier les politiques répressives en construisant une représentation unique et simpliste du migrant comme un envahisseur profiteur.

Les logiques sociales qui président à la migration sont extrêmement complexes, en témoignent les parcours bibliographiques des individus rencontrés. Pèle mêle, s’entrecroisent les questions de tradition et de rapport à la famille, la situation économique du pays d’émigration, tout autant que les désirs de réalisation de soi et d’émancipation.

Aussi, bien loin de faire fuir les individus, les durcissements législatifs, n’empêchent pas aux migrants de migrer, mais en plus entraînent une sédentarisation de ces derniers.

3. Le sans-papiers ou l’actualisation de la question coloniale

Ce sont tous ces éléments que les sans-papiers ont portés à l’occasion de la mobilisation collective. En faisant un parallèle direct entre les situations de colonisation et les situations actuelles d’exploitation, les sans-papiers dénoncent un rapport historique de domination dont leur quotidien n’est que l’actualisation.

Arguant d’une part leur fiche de paye où sont mentionnés les taux de cotisations, tout en montrant leur impossibilité d’avoir accès aux institutions de sécurité sociale, et dénonçant d’autre part « la honte du pays des droits de l’homme », les sans-papiers mettent en évidence le hiatus entre une ancienne colonie qui a longtemps profité des richesses de leurs pays, et qui perpétue, sous le couvert des principes libéraux du système capitaliste, de les exploiter ; et ce même pays qui se veut être celui de la Révolution et des Lumières. Le mouvement est l’occasion d’une actualisation démocratique : les sans-papiers montrent qu’ils ne sont redevables de rien, mais qu’au contraire, si une des parties se doit d’être redevable, c’est bien la France pour toutes ses exactions effectuées en tant que colonisateur. Tel est aussi par exemple le sens de la campagne contre le racket des cotisations sociales.

Néanmoins, loin de se situer dans le registre d’une demande de réparation, les sans-papiers expriment l’affirmation d’une égalité, tout en s’appuyant, en légitimant cette revendication par le passé colonial de la France. Et c’est ici que s’inscrit le nœud polémique inhérent à la question démocratique.

« La constitution d’un acteur politique contestataire passe par des formes d’altération, par un écart à soi. » (Cingolani, L’étranger comme catégorie d’action et d’expérience, Socio-anthropologie, n°14, 2004) La question de l’altérité, des mélanges est essentielle pour se départir des théories de la mobilisation des ressources comme ressort argumentatif de déclenchement des mobilisations collectives. Elle permet de sortir du calcul possibilité/non possibilité d’une mobilisation en raison de la dotation/non dotation des acteurs en capitaux. En récusant la figure du clandestin, puis du « simple » sans-papiers, les travailleurs sans papiers ont construit une représentation d’eux-mêmes comme travailleurs salariés, migrants et, pour une bonne part, issus d’anciennes colonies françaises, donc incluant un rapport historique de domination dont l’État français se porte garant, encore aujourd’hui par le biais, notamment, de ses préfectures. Cette représentation du travailleur refusant d’être réduit à la seule figure du migrant misérable et/ou profiteur récuse celle assignée par l’État et ses institutions, tout en permettant un réel écart à soi, condition de la constitution d’un acteur politique. C’est dans cette marge, cette altérité que se situe l’émancipation car c’est là que devient possible la constitution d’un sujet politique.

Claire

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