Le blog des éditions Libertalia

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États d’urgence dans Télérama

mercredi 28 juin 2017 :: Permalien

Paru dans Télérama, n° 3519 du 21 juin 2017.

Les états d’urgence en revue

Depuis quelques semaines, la France est plongée dans un climat d’atonie générale. On en aurait presque oublié les mouvements sociaux, grands absents des dernières campagnes électorales. Dans la nouvelle revue États d’urgence, les images de ces colères populaires sautent au visage comme un diable oublié dans sa boîte : foules protestant contre la loi El Khomri endiguées par des cordons de CRS ; fumées des grenades lacrymogènes couvrant un champ comme la nappe d’un brouillard matinal pour déloger les irréductibles de la jungle de Calais ; procession d’hommes et de femmes appuyés sur des bâtons comme des pèlerins tenus par une foi indéfectible pour occuper les terrains de Notre-Dame-des-Landes… Violences, manifestants terrassés par la douleur, occupation d’usines, feux de pneus, banderoles, graffitis, mobilier urbain en miettes…
Créée par six photographes souvent membres du studio Hans Lucas, une référence de qualité, la revue, qui s’inquiète des mesures d’exception contre le terrorisme, servant surtout selon elle à renforcer les pouvoirs d’un État policier, renverse les habituelles propositions médiatiques. Ce ne sont pas les mots qui priment, mais les photos. Réalisés en s’immergeant dans les mouvements, ces clichés mis côte à côte s’entrechoquent, se télécospent, transmettent l’état cacophonique d’un pays en crise profonde.

Luc Desbenoit

La Fabrique du Musulman sur acontretemps.org

mercredi 28 juin 2017 :: Permalien

Publié en juin 2017 sur acontretemps.org.

Archéologie d’une régression

Dans une époque marquée par la confusion et l’indiffé-renciation, où les horions, les anathèmes et les procès en sorcellerie ont pris le pas sur la délibération [1], l’ouvrage de Nedjib Sidi Moussa fait figure de contre-feu salutaire.

Comment des thèses dont on aurait pu penser qu’elles étaient, jusqu’à il y a peu, la marque de fabrique exclusive de l’extrême droite, ont-elles pu diffuser vers des milieux se disant de gauche ? Comment des termes aussi négativement connotés que « race » (parfois affublé de l’épithète « sociale »…) ou « indigène » ont-ils pu paraître respectables aux yeux de certains militants et devenir des éléments de discours prétendument contestataires ?

Communautarisme, identité et assignation

Derrière l’usage des mots et les contorsions langagières se joue en réalité une entreprise de substitution, et de démolition, qui vise à remplacer la lutte des classes par la lutte des races. Cette entreprise, entamée depuis quelques décennies, popularisée par la postérité des courants universitaires postmodernes nord-américains, s’inscrit dans un processus contre-révolutionnaire déniant toute possibilité d’émancipation collective [2]. C’est l’affirmation identitaire, qui prend la place de la conscience de classe, renforcée par l’assignation identitaire : l’individu est sommé de se conformer à sa culture (sa religion, sa « race »…) d’origine, et de se plier à des déterminismes auxquels il n’a plus la possibilité d’échapper sans risquer de subir l’infamante accusation de trahison.

C’est à une archéologie de ce mouvement régressif, au sens concret et littéral d’anti-progressiste, que procède N. Sidi Moussa. Remontant le fil de l’histoire, il analyse la formation et la propagation de ce discours et sa réception. Ou plutôt de ces discours, pluriels par leurs origines et leurs tenants, mais ayant en commun quelques aspects saillants : ethno-différentialisme, communautarisme, « décolonialisme ». Marqués aussi par le rejet de l’universalisme issu du mouvement des Lumières, rejeté comme l’expression de la domination européenne, ces discours teintés de relents antisémites exportent des thématiques traditionnelles de l’extrême droite vers des populations qui en étaient jusque-là éloignées. Ainsi de curieuses passerelles se tissent d’un bord à l’autre de l’échiquier, sans que ces dangereuses dérives suscitent le rejet qu’elles méritent. Les productions de ce courant savent jouer de l’opacité du discours (l’ambigüité et la contradiction interne sont caractéristiques du discours postmoderne) et du sentiment de culpabilité, réel ou fantasmé, d’une partie de la petite bourgeoisie de gauche, de ce fait plus facilement réceptive. C’est un des résultats de la production intellectuelle orientalisante, essentialisant les rapports entre Occident et Orient.

C’est bien entendu le Parti des indigènes de la république (PIR) et sa représentante médiatisée, Houria Bouteldja, qui focalisent l’attention de l’auteur. Rares sont ceux, au sein des mouvements de la gauche dite radicale, qui à l’instar de Serge Halimi, ont pointé le danger que faisait courir au mouvement social la publicité, sans critiques, de thèses régressives portées par le mouvement des Indigènes [3]. Un des objectifs clairement affichés par Houria Bouteldja est le dynamitage de la gauche, au nom de la lutte contre les « dominations blanches » (sic !), et on peut dire qu’il est en passe d’être atteint. L’auteur souligne la complaisance de cette mouvance à l’égard de mouvements religieux (le terme « islamophobie » est dégainé contre toute critique de la religion musulmane), et de mouvements ou régimes autoritaires : l’Iran d’Ahmadinejad, le Venezuela de Chávez, le Hamas ou le Hezbollah. Tout cela, bien sûr, au nom de l’anti-impérialisme…

Syntaxe et religion

C’est la question religieuse – précisément celle portant sur l’islam et les musulmans en France et en Europe – et la notion d’islamophobie, propice à toutes les distorsions, qui sont au cœur des controverses suscitées par les Indigènes de la République et leurs épigones.

On voit apparaître depuis quelques années la figure du Musulman, avec majuscule, porteur d’une identité culturelle et religieuse qui appartiendrait à un groupe social homogène, aux contours flous, sorte de nationalité de substitution [4]. Cela au prix d’un escamotage : où sont passés le travailleur immigré, l’ouvrier nord-africain, le jeune beur de banlieue ? Catégories tout aussi problématiques, certes, mais ancrées, pour le coup, dans un contexte social. Cette tentative d’homogénéisation d’une catégorie créée sui generis porte en germe l’aggravation des divisions différentialistes, et nie la réalité des combats de celles et ceux qui, issus de familles musulmanes, revendiquent la liberté de leurs parcours et engagement vers l’émancipation. Et leur inscription dans les luttes sociales au côté de tous les autres, formant un peuple qui se reconnaît dans et pour la lutte. Entre paternalisme et mépris ouvert, cette figure inventée du Musulman sert aussi bien d’appui aux zélateurs du républicanisme laïciste – qui s’en font un repoussoir – qu’aux promoteurs d’un culturalisme identitaire voyant dans l’expression religieuse des « dominés » une affirmation de dignité et un outil de leur libération. C’est à ces fausses dichotomies qu’on mesure le recul de la critique. Pour N. Sidi Moussa, cette impasse illustre, pour le moins, l’état de faiblesse qui caractérise la pensée politique et le mouvement social d’aujourd’hui. Elle induit aussi la nécessité de dépasser ces faux débats pour en revenir à une analyse de classe. La critique et la remise en cause de l’exploitation et de la domination sociale ne peuvent s’accommoder ni du racisme – fût-il républicain, sous couvert de lutte pour la laïcité – ni de la moindre compromission avec l’aliénation religieuse.

Retraçant l’histoire du terme « islamophobie », désormais récurrent dans le débat public, l’auteur insiste, à juste titre, sur les usages confusionnistes que justifie une appellation qui désigne tout à la fois des atteintes à des croyances religieuses individuelles et des critiques à des institutions religieuses liberticides. Du côté de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) [5], par exemple, les intentions deviennent plus claires, d’une aveuglante clarté pourrait-on dire, quand on sait que sa dénonciation réitérée de l’islamophobie a pour principal but de faire de la lutte contre le blasphème un objectif de l’ONU. C’est donc bien un usage politique précis du terme qu’il s’agit de contester. Et, sur ce plan, N. Sidi Moussa vise juste en mettant, pour le coup, en lumière les évidentes ambiguïtés de certaines tendances du mouvement libertaire gagnées au différentialisme néogauchiste dont le positionnement vis-à-vis des religions est inacceptable. La lutte contre le racisme, légitime, ne doit jamais laisser le champ libre aux régressions religieuses au prétexte que ces croyances seraient celles de populations ségréguées. Deux rappels historiques sont, pour le cas, bienvenus : l’attitude de soutien, toujours critique, de nombre d’anarchistes français, pendant la guerre d’Algérie, au mouvement de Messali Hadj ; la dénonciation par le groupe « Noir et Rouge » de la politique de la « main tendue aux catholiques », initiée par Thorez et le Parti communiste français. Il n’est jamais vain de remonter le temps pour mesurer à quel niveau d’accommodements et de compromissions nous en sommes arrivés.

Sur un autre plan, l’auteur rappelle, utilement, les conditions économiques et sociales dans lesquelles s’organisent les tentatives de mises en place du communau-tarisme, et le contexte politique qui fait toile de fond aux âpres concurrences pour le contrôle des populations musulmanes en France. Les échos des évolutions politiques et religieuses survenant au-delà des frontières parviennent jusqu’au sein de ces popu-lations : l’islamisme n’a pas oublié l’internationalisme… C’est d’ailleurs dans ce contexte que l’auteur replace la création du Parti des indigènes de la République, dont la surface médiatique est sans commune mesure avec son influence réelle.

Ce n’est pas le moindre mérite de N. Sidi Moussa que de replacer dans leur perspective historico-politique les évolutions des mouvements identitaires et communautaires, leurs relations avec certains courants de la gauche extraparlementaires et leurs compatibilités avec certains aspects de l’extrême droite islamiste. À cet égard, les convergences entre mouvements intégristes de toutes obédiences autour de la « Manif pour tous » ne peuvent surprendre que des naïfs dont l’état de confusion est visiblement absolu. En démontant, par une argumentation serrée et documentée, les discours et les positions défendues depuis maintenant une quinzaine d’années par le PIR et ses satellites, La Fabrique du Musulman devrait permettre de clarifier le débat, et surtout de se débarrasser de certaines pudeurs mal venues en matière de croyances religieuses. On ne peut qu’être redevable à N. Sidi Moussa de s’être attelé à cette difficile tâche de mise en perspective politique et de rappel de principes intangibles : le rejet de l’ethno-différentialisme, du racisme et de l’antisémitisme, la réaffirmation des valeurs émancipatrices d’universalisme et d’internationalisme, la primauté de la lutte de classes, la nécessaire critique au nom de l’émancipation individuelle et collective de l’oppression religieuse. Tout est là pour remettre les boussoles à l’endroit.

Pour la bonne bouche, nous reprendrons in extenso la citation qui clôt cet ouvrage nécessaire : « Il s’agit, pour le nouveau courant révolutionnaire, partout où il apparaît, de commencer à relier entre eux les actuelles expériences de contestation et les hommes qui en sont porteurs. Il s’agira d’unifier, en même temps que de tels groupes, la base cohérente de leur projet. Les premiers gestes de l’époque révolutionnaire qui vient concentrent en eux un nouveau contenu, manifeste ou latent, de la critique des sociétés actuelles, et des nouvelles formes de lutte ; et aussi les moments irréductibles de toute l’ancienne histoire révolutionnaire restée en suspens, qui réapparaissent comme des revenants. [6] »

MORIEL

[2Sur cet aspect, voir Le Désert de la critique, de Renaud Garcia (édition L’Echappée), recensé sur notre site et Servitude et simulacre, de Jordi Vidal (éditions Allia).

[3S. Halimi, « Comment échapper à la confusion politique ? », monde-diplomatique.fr, mai 2015, cité par l’auteur, p. 64-65.

[4Comme il en a été, pour leur plus grand malheur, des Bosniaques de confession musulmane.

[5Créée en 1969 et basée à Djeddah (Arabie-Saoudite), l’OCI regroupe cinquante-sept États dont la plupart d’entre eux ne se caractérise pas par une grande tolérance en matière de liberté de conscience…

[6« Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays », Internationale situationniste, n° 10, mars 1966, p. 48.

L’École du peuple sur Mediapart.fr

mercredi 28 juin 2017 :: Permalien

Publié le 19 juin 2017 sur mediapart.fr.

Véronique Decker raconte les misères de « l’école du peuple »

Un an après la parution de son premier livre, Véronique Decker raconte, dans un nouvel ouvrage baptisé L’École du peuple, son quotidien de directrice d’école élémentaire à Bobigny, en Seine-Saint-Denis. Aux premières loges, elle assiste au délitement des services publics et à la précarisation des habitants, qui ne peuvent plus se soigner, se nourrir ou se loger.

Les combats du quotidien, Véronique Decker en a cent. Elle vient, par exemple, d’essayer de convaincre une mère de ne pas faire manquer 15 jours de classe à sa fille dès la rentrée pour cause de vacances prolongées. Elle a dû lui expliquer que celle-ci serait handicapée dans son apprentissage en commençant l’année scolaire en retard. Elle est aussi habituée à aider des familles démunies à se repérer dans le dédale de l’administration française. Plus grave et plus rude, elle doit accompagner les enfants dont la nuit reste suspendue aux appels au 115 pour dénicher un hébergement d’urgence.

Contrairement aux apparences, Véronique Decker n’est pas assistante sociale mais directrice de l’école Marie-Curie à Bobigny, en Seine-Saint-Denis. Sa mission, et c’est pour cela aussi qu’elle l’aime, déborde du cadre purement scolaire. Voilà pourquoi elle milite pour que la réussite scolaire soit rebaptisée « réussite sociale », tant la professeure voit chaque jour à quel point leurs conditions de vie ont une influence sur le destin scolaire des enfants dont elle s’occupe. Les livres sur l’école pullulent. Souvent écrits par des théoriciens qui regardent leur objet d’une position en surplomb, sans donner la parole à ces acteurs courageux qui, chaque jour, subissent les décisions venues d’en haut et doivent composer avec des injonctions parfois ubuesques. 

Dans son nouvel ouvrage, fort justement baptisé L’École du peuple (éditions Libertalia), elle réussit un tour de force. Piquante, elle parvient à évoquer la pauvreté à l’école, les ghettos urbains entretenus par la République, les petits désespoirs qui jalonnent ses journées, sans jamais verser dans le misérabilisme ou se départir de son humour. À tel point que cette lecture apparaît presque frustrante, tant elle donne envie d’en savoir plus sur la situation des protagonistes du récit et de creuser les multiples sujets évoqués. Par ailleurs, pour préserver l’anonymat des concernés et éviter qu’un enfant puisse se reconnaître et se sentir blessé ou trahi, l’auteure a veillé à brouiller tout repère temporel et topographique.

Bien entendu – et elle ne s’en cachait pas dans son premier ouvrage, paru en 2016 aux mêmes éditions Libertalia, Trop classe ! Enseigner dans le 9-3 –, la lassitude l’étreint après trente-trois années passées dans l’enseignement en zone prioritaire. Elle voulait souffler un peu avant de prendre sa retraite. Elle avait demandé à quitter l’école nichée au cœur de la cité Karl-Marx, à Bobigny, pour achever sa carrière au vert, en Corrèze. L’administration n’a pas jugé bon de satisfaire sa requête. Alors, Véronique Decker a continué d’écrire. Le premier essai était un livre d’adieu, le second, un livre de transmission. Si elle parvient à ne pas ployer sous la tristesse, c’est parce que le fait de raconter et de dénoncer ces situations lui permet de se dire qu’elle a au moins tenté de faire quelque chose face à des difficultés grandissantes. 

En 64 billets courts et enlevés, la directrice explore l’école dans ces territoires que certains disent perdus pour la République. Il est facile de graver aux frontons des établissements scolaires de grands et beaux principes comme Liberté, Égalité, Fraternité. Encore faut-il que les faits s’accordent à cette devise. Véronique Decker ne baisse pas les bras et ambitionne de donner corps à des tranches de vies humaines souvent rudes, des situations sociales délicates. Sans jugement : « Je ne veux pas taper sur les gens. Oui, parfois les parents ne font pas ce qu’ils devraient, mais ils font du mieux qu’ils peuvent. Je ne suis pas là pour juger les instituteurs qui sont parfois mauvais comme les parents. Dans la vie, les gens font du mieux qu’ils peuvent. J’essaie de ne pas écrire quelque chose de stigmatisant et de faire émerger les raisons des vrais problèmes. »

Et parmi ces « vrais » problèmes, Véronique Decker n’inclut pas la religion, volontairement : « J’en ai ras-le-bol que le foulard devienne l’alpha et l’oméga de la banlieue. » Encore une fois, la professeure engagée, adhérente de SUD Éducation, férue de la pédagogie émancipatrice de Célestin Freinet, qu’elle applique dans son école, explique ne pas avoir la prétention de connaître « les banlieues », mais avoir des choses à dire sur la sienne.

Sans surprise, dit-elle, les habitants de ces quartiers sont emmurés dans des « ghettos » et subissent de plein fouet une intense « régression sociale ». Véronique Decker raconte avoir vu la dégradation des conditions de vie autour d’elle. Elle a vu aussi disparaître la mixité sociale. En consultant son vieux registre aux dates de ses premières années d’enseignement, elle constate qu’alors, cette banlieue connaissait « une véritable mixité de l’origine des élèves. Certes, la cité Karl-Marx est une cité HLM, donc on n’y croise pas de gens “riches”. Mais il y avait des ouvriers qualifiés, des employés, des instituteurs, des employés des postes, des descendants d’habitants de toutes les régions de France et de toutes les immigrations du XXe siècle ». Aujourd’hui, son école, écrit-elle, est devenue « un ghetto ethnique ».

Loin des caricatures des quartiers populaires, Véronique Decker relate par exemple comment, un soir à Bobigny, elle a croisé deux jeunes hommes noirs au corps imposant, sculpté par la musculation, tous deux encapuchonnés. L’archétype des jeunes qui font peur. « Les enfants des banlieues ne sont pas des sauvageons, et pour qu’ils ne soient pas notre épouvante, il ne faut pas les craindre », écrit-elle. Ni se laisser piéger par les préjugés.

Elle narre aussi les histoires de ces enfants si jeunes et déjà aux prises avec des responsabilités d’adultes. Elle se souvient de cette petite fille qui a dû s’occuper seule de sa petite sœur, tombée malade, alors que ses parents avaient laissé leur progéniture à un proche, qui s’est évanoui dans la nature, pour une visite au pays natal. Ou encore cet élève qui devait gérer pour sa famille analphabète des démarches administratives. Il s’alarmait de la baisse du salaire de son père, embauché sur un chantier. Le patron indélicat avait simplement décidé d’amputer le salaire de la prime de panier, au motif que, pendant le ramadan, les employés ne déjeunent pas. Véronique Decker a réparé la situation en un coup de fil, administrant ainsi en direct à cet enfant une leçon d’éducation civique.

Le témoignage de la directrice reste précieux. Elle a vécu les mutations sociales et les politiques scolaires. Elle relève les dégâts de la suppression par Nicolas Sarkozy de la formation initiale et continue. Elle a vu arriver des cohortes de jeunes professeurs, bardés de diplômes mais n’ayant aucune idée de la manière de tenir une classe et de réaliser des activités stimulantes pour des enfants d’un milieu social délicat. Le genre d’environnement qui plombe une scolarité et brise un destin scolaire.

Sans oublier la saignée de l’ère Sarkozy, qui a vu 80 000 postes d’enseignants supprimés. L’équation est simple, écrit-elle : « Pour économiser les deniers publics, le gouvernement de droite a tenté de les supprimer. Beaucoup de postes ont disparu. Puis le gouvernement de gauche a décidé de les rétablir, mais sans embaucher pour rouvrir les postes supprimés, et même en continuant à supprimer les postes existants. Aujourd’hui, la seule différence entre la droite et la gauche, c’est que la droite annonce qu’elle va faire reculer l’école publique, alors que la gauche annonce l’inverse, mais sans faire ce qu’elle annonce. »

C’est aussi une directrice qui sature sous le poids des préconisations péremptoires, alors même que les moyens manquent. Elle s’agace du phénomène Céline Alvarez, la professeure qui a écrit un livre à succès dans lequel elle décrit sa méthode miracle pour vaincre l’échec scolaire. Avec ce détail qu’elle a bénéficié d’une débauche de moyens matériels et humains pour mettre en œuvre son expérimentation à Gennevilliers. À Bobigny, il n’y a même pas d’agent territorial spécialisé des écoles maternelles (ATSEM), qui pourrait soulager les équipes pédagogiques. Difficile, dans ces conditions, de réaliser des prouesses hors norme. 

En réalité, raconte Véronique Decker, c’est encore pire que tout, même l’alarme incendie et la chaudière ne sont pas en bon état de marche. Ce qui lui fait dire qu’« à force de bosser en banlieue, on s’habitue à ce que rien ne fonctionne normalement ».

D’autres manques sont criants et ont des conséquences dramatiques. La médecine scolaire est aux abonnés absents. Les parents n’ont pas les moyens d’aller consulter et leurs enfants souffrent en silence. De toute façon, les praticiens ont déserté la ville. « Ils s’installent là où les gens sont riches et où ils ne paient pas avec la CMU [la couverture maladie universelle], l’offre de soin s’effondre chez nous », explique-t-elle. Véronique Decker note le peu d’orthophonistes, de pédiatres et de psychologues qui ont installé leur cabinet à Bobigny.

Ses élèves ont des troubles de la vue et les bouches pleines de caries, résultat de leur alimentation beaucoup trop sucrée. « Les enfants de banlieue sont élevés au sucre », déplore-t-elle. Pour elle, le poids reste un marqueur social indéniable : « Quand vous regardez un rang d’élèves BCBG, ils sont tous menus et minces. Dans chaque classe en banlieue, il y a deux, trois ou quatre enfants obèses. C’est le signe que les gens laissent filer cela. Les parents voient bien que leur gamine pèse 70 kg en CM1. Mais ils ont tellement d’autres soucis plus importants… »

Elle appelle cela « l’addition des difficultés ». En 2015 pourtant, un rapport de l’inspecteur général Jean-Paul Delahaye a exploré cette thématique de la pauvreté à l’école. Il expliquait qu’environ 1,2 million d’enfants, soit un enfant sur dix, vivent dans des familles pauvres. Cette enquête mettait en évidence ce qui reste un tabou dans la sixième puissance mondiale, où les élèves ne devraient pas avoir faim ni se ruer sur leur repas à la cantine. Seulement, ce travail n’a fait l’objet d’aucune action politique d’envergure, juste quelques promesses incantatoires.

Au milieu de cette situation désespérée, des miracles se produisent. La directrice a par exemple réussi à scolariser des enfants roms des bidonvilles, qui n’avaient jamais mis les pieds dans une école. « Il a fallu leur apprendre encore plus que d’apprendre à lire et écrire. Ils ont découvert des choses très simples, comme le fait de devoir attendre son tour et d’être respectueux. »

Véronique Decker a aussi connu une période de relative opulence, difficile à croire aujourd’hui. La création des zones d’éducation prioritaire (ZEP), en 1982, par Alain Savary, a ouvert un horizon inattendu : « Nous avons eu des moyens. Quand j’ai commencé il y a 33 ans, j’avais 35 élèves dans ma classe. Avec l’arrivée des ZEP, les effectifs ont baissé à 23. On avait l’argent de l’État, du contrat de ville, de la mairie, qui arrivait pour financer nos projets. J’ai même eu une classe à projet artistique et culturel, ce qui était rare. Aujourd’hui, tout cela est fini. Ceux qui arrivent maintenant pensent que le manque de moyens est la norme. »

Aujourd’hui, Véronique Decker a le sentiment que l’école des quartiers populaires souffre et se meurt à cause d’abandons multiples. Les instituteurs sont moins impliqués, « moins syndiqués, moins militants ». Pour elle, même « les mômes issus de l’immigration ne veulent plus mettre leurs enfants dans le public. Ils veulent autre chose. Du privé, du Montessori et surtout ne pas se mélanger avec les nouveaux arrivants. L’égoïsme social triomphe. Chacun pense qu’il va s’en sortir seul. Je vois arriver la guerre et la catastrophe. Le seul espoir que j’aie, c’est de réussir avec ce petit livre à ce que la société ne s’apitoie pas sur le sort de la banlieue, mais réfléchisse sur les inégalités sociales ».

Faïza Zerouala

Le Grand Soir dans Libération

jeudi 15 juin 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Libération, 14 juin 2017.

Mélancolies du Grand Soir

Deux ouvrages d’historiens s’intéressent à ce mythe révolutionnaire apparu en France à la fin du XIXe siècle qui irrigua les mouvements anarcho-syndicalistes.

Durant l’été 1882, de jeunes ouvriers de Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), révoltés par la misère et le climat d’ordre moral qu’imposaient le patronat local et son alliée l’Eglise, décidèrent de passer à l’action. Réunis la nuit dans les bois ou chez les marchands de vin, ils prirent le nom de « bande noire » et multiplièrent les dynamitages. Ils incendièrent une chapelle, firent sauter des calvaires et des croix, s’en prirent aux domiciles des « maîtres mineurs » et adressèrent aux magistrats des lettres de menaces. Récusant le réformisme des chambres syndicales, ils furent ainsi les premiers à mettre en œuvre la « propagande par le fait » que des théoriciens anarchistes comme Kropotkine formulaient au même moment. C’est aussi à leur procès, en octobre 1882, que l’expression « Grand Soir »  fut employée pour la première fois dans un sens politique. « On a saisi chez vous des lettres d’un agitateur vous recommandant d’être énergique, parce que le grand soir approchait. Que voulait dire cette phrase ? » interrogea le président Masson.

Convulsions. La formule, rapportée par le chroniqueur judiciaire du Figaro Albert Bataille, frappa les esprits. Elle s’imposa dès lors, jusqu’à constituer « un mot-clé de l’imaginaire anarchiste », voire un véritable mythe auquel s’est intéressée la jeune historienne Aurélie Carrier. L’expression n’allait pourtant pas de soi. La rhétorique révolutionnaire avait privilégié jusque-là une poétique diurne : on parlait du « Grand Jour », d’aube des temps nouveaux. Et la dimension religieuse de l’expression, avec son messianisme et ses relents de Jugement dernier, pouvait étonner sous la plume de militants « sans dieu ni maître ». Mais la prégnance du catholicisme était alors extrême, y compris chez ceux qui le récusaient. L’expression était également en phase avec l’imaginaire décadent qui marquait cette « fin de siècle ». L’heure était à « la société mourante », pensée comme un grand corps corrompu, traversée de spasmes, de convulsions et de « visions du monde crépusculaires ». Cette perspective catastrophiste enchantait les révolutionnaires. Nul doute à avoir, estimait Kropotkine en 1887, « la fin du siècle nous prépare une formidable révolution ». Il suffisait donc de la précipiter. D’où la force symbolique et apocalyptique du « Grand Soir » : son ciel noir ravagé par les flammes ravivait les souvenirs de la Commune et prenait parfois des accents fantastiques. Il nourrit donc un mythe puissant, qui suscita nombre de récits, de poèmes et d’images. La dimension eschatologique était évidente : la violence et le chaos destructeur allaient accélérer la marche du temps, enfanter un monde nouveau et régénérer l’humanité. « Bientôt, les ténèbres traversées de flammes du Grand Soir couvriront la Terre. Puis viendra l’aube de joie et de fraternité », écrit le poète Adolphe Retté en 1899. Ils sont alors nombreux à communier dans cette croyance qui tient du romantisme révolutionnaire et de l’élan millénariste. « Je croyais mystiquement au Grand Soir, à l’aube rouge », se souvint Camille Mauclair. Bernard Lazare, lui, célébra ce « soir libertaire, soir de justice », annonciateur d’un nouvel âge d’or, un temps de bonheur, de rédemption et de salut collectif.
L’anarcho-syndicalisme, alors en plein essor, se chargea de donner un contenu plus concret à cet imaginaire : l’instrument du Grand Soir, sa forme et son symbole, ce sera la grève générale, révolutionnaire et expropriatrice. Alternative à l’insurrection ou à la dynamite, elle s’imposa presque d’emblée comme le recours suprême. Emile Pouget, l’un de ses plus fervents partisans, y voyait « la réalisation pratique de l’anarchisme, sa seule chance historique ». A compter de la création de la CGT en 1895, elle se confondit de plus en plus avec le Grand Soir, suscitant l’anxiété grandissante des possédants.
Meneurs. Ce moment, on crut d’ailleurs le vivre le 1er mai 1906. Les journées du 1er mai inquiétaient depuis quelques années, mais l’intense mobilisation de 1906, centrée sur la journée de huit heures, attisa ces frayeurs. « Serait-ce cette fois-ci le crépuscule du Grand Soir ? » s’interroge l’Intransigeant. Certains bourgeois apeurés mirent leurs économies à l’abri, d’autres firent des provisions. « L’échéance du massacre approche, les prodromes de la convulsion horrible qui va bouleverser la société », écrit Gaston Dru dans l’Echo de Paris, où débute une grande série : « La Révolution qui vient ». Un vent de panique souffla sur le pays, que l’on imaginait aux mains d’une horde de pillards et d’incendiaires. Le chansonnier libertaire Antonin Louis railla dans la Grande Frousse l’affolement des nantis. Lorsqu’on se réveilla au « matin du grand soir », le préfet de police Louis Lépine avait cru bon de mobiliser 28 000 hommes de troupe supplémentaires pour mettre Paris en « état de petit siège » ; il fit arrêter plusieurs meneurs, dont le syndicaliste Pierre Monatte, et investir les principaux lieux stratégiques. Pourtant, en dépit de plus de 200 000 grévistes, de quelques échauffourées et d’omnibus renversés, il n’y eut pas de « Grand Soir » le 1er mai 1906, pas plus d’ailleurs que lors des suivants. Des débats vifs traversaient le syndicalisme, qui remit peu à peu en cause la stratégie de la grève générale. Certains militants entendaient fonder la révolution sur des critères plus rationnels, tandis que d’autres optaient pour l’individualisme. Le mythe du Grand Soir s’estompa peu à peu, et avec lui cette grande rêverie anarchiste qui avait pris corps à la fin du XIXe siècle. L’expression elle-même allait bientôt se perdre. D’où l’importance d’en revenir aux mots, et aux imaginaires qu’ils commandent, pour éclairer la vie des hommes et des femmes du passé.

Yves Meunier, La Bande noire. Propagande par le fait dans le bassin minier (1878-1885), L’Echappée, 192 pp., 17 €.
Aurélie Carrier, Le Grand Soir. Voyage dans l’imaginaire révolutionnaire et libertaire de la Belle Époque, Libertalia, 242 pp., 16 €.

Dominique Kalifa 

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