Éditions Libertalia
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mardi 2 juin 2026 :: Permalien
Publié dans La Cliothèque, le 26 mai 2026.
Le Front populaire a 90 ans, un anniversaire à fêter. Avec ce livre, Jean Vigreux et Serge Wolikow, qui dirigent une belle équipe d’historiennes et d’historiens, entendent revenir sur ces années cruciales et sujettes à débats avec une approche novatrice et riche.
La perspective choisie, une lecture internationale de ce moment, qui ne se limite pas à l’Europe, constitue un des apports majeurs du livre. Pour les auteurs, le moment Front populaire est un phénomène mondial même s’il se décline avec des logiques nationales et parfois même régionales et des temporalités différentes. Face aux effets délétères de la crise économique de 1929, à la montée du fascisme et du nazisme et à l’échec du parti communiste (KPD) et du parti socialiste (SPD) allemands, la riposte populaire est mondiale dans un mouvement qui allie initiatives politiques par le haut, tel le changement de ligne de l’Internationale communiste (Komintern), et mobilisations par le bas, comme la poussée unitaire des manifestants du 12 février 1934.
La France, avec les congés payés, les 40 heures, et l’Espagne, avec sa tragique guerre civile, sont bien sûr au menu de l’ouvrage. Mais les auteurs rappellent qu’il y eut un Frente popular au Chili, dans lequel s’impliquèrent Salvador Allende ou Pablo Neruda, un Front patriotique en Chine, entre le Parti communiste et le Kuomintang, que des réformes sociales d’ampleur furent entreprises au Mexique et ailleurs en ces années et soulignent le fait qu’il y eut aussi des grèves et des luttes populaires importantes aux États-Unis, en Belgique, en Grèce, en Guadeloupe…
Le jeu des acteurs qui s’en réclament, partis politiques de gauche, syndicats, associations nombreuses, leaders de ces mouvements, intellectuels, est finement présenté. Qu’ils agissent à une échelle d’abord nationale (Léon Blum et la SFIO, Andreu Nin et le POUM) ou veuillent le faire d’emblée à une échelle internationale (Dimitrov et le Komintern, les Brigades internationales). Les partis et associations des diverses gauches s’unirent dans nombre de pays pour riposter au danger fasciste. Dans plusieurs pays, en revanche, il n’y eut pas de Front populaire. Ce fut, en particulier, le cas au Royaume-Uni, du fait du refus du parti travailliste, ou en Scandinavie, à cause de l’opposition des sociaux-démocrates. Enfin, et c’est une bonne idée, les adversaires des projets de Front populaire ou d’alliance des gauches ne sont pas oubliés. Franco et ses soutiens en Espagne, les diverses branches des droites françaises et bien sûr Hitler et Mussolini qui envoyèrent hommes et matériel pour soutenir le coup d’État contre la République espagnole, donnent lieu à des chapitres utiles.
Au-delà du politique, le moment Front populaire vit aussi émerger une politique culturelle avec l’engagement d’artistes et d’intellectuels mais aussi une volonté de démocratiser la culture et le sport.
Il y a d’abord de la part du gouvernement français, une volonté de « démocratiser la culture en la rendant accessible aux masses », avec des commandes, une politique de développement des musées, l’appel à des peintres et des sculpteurs pour décorer le Palais de la découverte ou des panneaux réalisés pour l’Exposition universelle de 1937. D’autres initiatives sont portées par des intellectuels : l’Association populaire des amis des musées, l’Association des maisons de la culture… Jean Zay est à l’origine du festival de Cannes, dont la première édition devait se tenir en septembre 1939. Il était alors conçu comme une réplique à la Mostra de Venise qui avait encensé Leni Riefenstahl en 1938. Le développement des loisirs, encouragé par la diminution du temps de travail et les congés payés, a aussi favorisé la volonté de démocratiser la pratique sportive, en particulier des jeunes. Cependant, le Front populaire ne s’est pas opposé à l’envoi de sportifs aux Jeux Olympiques de Berlin, largement utilisé par la propagande nazie.
En effet, il ne faut pas l’oublier malgré une mémoire heureuse, en France, liée au souvenir des congés payés, le moment du Front populaire fut aussi celui des désillusions pour certains de ses partisans et celui de la marche vers la Seconde Guerre mondiale.
Dans les colonies, les dominés continuent pour beaucoup à subir la domination coloniale. Ainsi, en Algérie, la tentative limitée de réforme du statut des « indigènes », qui aurait accordé la pleine citoyenneté à 25 000 colonisés, n’aboutit pas. Malgré des espoirs, nulle part, l’ordre colonial n’est remis en cause. Pour les femmes, les avancées sont restreintes. En Espagne, une minorité participe aux combats. En France, trois d’entre elles rejoignent le gouvernement de Léon Blum et un nombre significatif d’entre elles sont actives dans les grèves. Mais elles n’obtiennent pas le droit de vote dans l’Hexagone et ont tendance à être renvoyées à des rôles jugés plus féminins dans les rangs des Républicains espagnols. Désillusions aussi, en France, pour une frange de la gauche non stalinienne (incarnée par Marceau Pivert, Daniel Guérin) qui considère qu’il était possible d’aller bien plus loin face au patronat.
À ces désillusions amères, il faut ajouter la terrible répression subie par les diverses tendances des gauches en Allemagne à partir de 1933, en Autriche en 1934 et en Espagne entre 1936 et 1939. Les civils qui, dans ce dernier pays, tentent de s’opposer au coup d’État franquiste le paient parfois de leur vie ou doivent s’exiler. En effet, ils ont été, de fait, abandonnés par la France et le Royaume-Uni alors que les régimes nazi et fasciste ont soutenu activement Franco et que l’URSS accordait une aide prudente au camp républicain dont elle faisait « épurer » les rangs. En Espagne comme en France, la marche à la guerre a brisé nombre d’espoirs des Fronts populaires.
En une trentaine de contributions, le livre dirigé par Jean Vigreux et Serge Wolikow renouvelle notre regard sur le moment Front populaire en évitant de nous centrer sur la France (ou l’Espagne). Une perspective mondiale nécessaire qui n’ignore pas cependant les singularités nationales, les discontinuités temporelles et les apports culturels des Fronts populaires. Un apport décisif à l’histoire de ce moment.
Jean-Philippe Martin
mardi 2 juin 2026 :: Permalien
Publié dans L’Écologiste, numéro du 5 juin 2026.
L’auteure Corinne Morel Darleux, ancienne élue régionale LFI, a accompagné une équipe de scientifiques français explorant la « zone mésophotique » entre 30 et 200 mètres de profondeur au large du Honduras. Par l’écriture, elle parvient à faire émerger la beauté des fonds marins dans ce carnet de bord très poétique. L’explorateur Alfred Russel Wallace (1823-1913) les dénommait des « forêts colorées ». Au lieu des joncs et des buissons, ce sont des gorgones, des éponges et des coraux ; la « canopée » abrite une « pépinière » de petits poissons jouissant d’un micro-climat à l’abri des courants. Les fonds marins sont peuplés de « poissons trompettes », de « mérous célestes » et de « cuboméduses ». Les montagnes marines ont des « sommets inexplorés et des tombants de toute beauté ». Malheureusement, quelque 630 000 kilomètres de fonds marins sont raclés chaque année par les chalutiers français. Et les canicules sont analogues à un feu de forêt. « Comment imaginer qu’on rase actuellement des lieux, des êtres qu’on ne connaît même pas, des espaces qui n’ont jamais été explorés, des espèces qu’on n’a encore jamais vues, ni identifiées ? C’est insensé. »
lundi 1er juin 2026 :: Permalien
Publié dans Politis, le 7 mai 2026.
Déscolarisé, Ritchy Thibault s’éveille à 14 ans sur un rond-point, au début du mouvement des gilets jaunes. Il poursuit depuis des études d’histoire et s’illustre aussi par de multiples interventions impertinentes qui lui valent de fréquenter souvent les tribunaux. Dans ce troisième essai, le jeune auteur entend apporter sa brique à l’antiracisme depuis ses origines manouche et gitane, lui qui porte l’histoire de la déportation des siens dans les camps pendant la Seconde Guerre mondiale. Il ne connaît que trop bien l’oppression systémique de ceux que l’institution a catégorisé « nomades » puis « gens du voyage », étiquette administrative recouvrant une diversité de groupes, dont les Manouches, les Gitans, les Sinti, les Roms, les Yéniches et les Voyageurs, avec tous les itinérants par choix ou contrainte de vie. Avec ce texte, il s’agit aussi d’inviter les siens à sortir de la honte pour revendiquer fièrement leur liberté.
Louise Moulin
jeudi 21 mai 2026 :: Permalien
Le Cours de l’histoire de Xavier Mauduit sur France Culture a consacré, du 18 au 21 mai 2026, une série d’émissions au front populaire.
Quatre épisodes dans lesquels on retrouve des contributeur·ices de notre ouvrage Les Fronts populaires, une perspective mondiale : Ludivine Bantigny, Laure Machu, Dimitri Manessis, Gilles Richard, Éloïse Dreure, Jean Vigreux et Serge Wolikow.
Retrouvez tous les épisodes sur le site www.radiofrance.fr/franceculture.
« Le 3 mai 1936, le Front populaire remportait les élections législatives. Alliance politique contre la montée du fascisme et mobilisation sociale d’ampleur, il symbolise un moment singulier de l’histoire française. En quatre émissions, Le Cours de l’histoire revient sur les multiples facettes de cette histoire, au plus près des sources, grâce au regard des historiennes et des historiens : son implantation dans les mondes ouvriers et paysans, les grèves et les occupations d’usine dans un élan d’espoir, les avancées sociales (semaine de quarante heures, congés payés, augmentation des salaires…) traduites dans les « accords Matignon ». C’est également une histoire d’obstacles, de contradictions et de renoncements à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Enfin, le Front populaire n’est pas qu’une expérience française. De la Chine au Chili, en passant par le Maghreb, c’est l’histoire d’un phénomène mondial. »
jeudi 14 mai 2026 :: Permalien
Entretien paru dans La Nouvelle République, 18 avril 2026.
Onze ans après la parution de leur livre-référence sur Charles Martel et la bataille de Poitiers, deux historiens continuent de démêler le vrai du faux, notamment sur les réseaux sociaux.
On mentionne souvent la bataille de Poitiers comme celle qui a vu Charles Martel arrêter les Arabes à Poitiers, en 732. Onze ans après la parution de leur ouvrage, Charles Martel et la bataille de Poitiers, réédité en 2022, les historiens William Blanc et Christophe Naudin reviennent sur cet épisode de l’histoire, les préjugés qu’il traîne et l’écho qu’il rencontre encore aujourd’hui, sur les réseaux sociaux notamment.
Qu’est-ce qui vous pousse à vous intéresser à la bataille de Poitiers au point de lui consacrer un livre, en 2015 ?
Christophe Naudin : « C’était une réaction à un ouvrage de Lorànt Deutsch, sur lequel on a travaillé dans le cadre de notre livre précédent, Les Historiens de garde. Dans Hexagone, il consacrait un chapitre sur la bataille de Poitiers, où il reprenait tous les poncifs de l’historiographie d’extrême droite, notamment l’idée qu’il y aurait eu une invasion musulmane, en faisant des parallèles plus ou moins implicites avec l’immigration aujourd’hui. Au même moment, Valeurs actuelles mettait Charles Martel en couverture, en s’émouvant qu’il ne soit plus enseigné dans les programmes scolaires et feu Génération identitaire avait occupé le chantier de la mosquée de Poitiers [pour un hommage à Charles Martel]. De là, l’idée de faire un livre, pour revenir sur toutes les idées reçues. »
De quand datent ces idées reçues ?
William Blanc : « Après la guerre d’Algérie, dans les années 1970, il y a un premier échauffement mémoriel autour de Charles Martel, mais il faut attendre les années 1990 et 2000 pour qu’il y ait une mise en avant complète du personnage, à un moment où les idées d’extrême droite se diffusent, notamment avec la diffusion de la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington, qui parle de la bataille de Poitiers comme le premier exemple de ce qu’il considère comme un affrontement multiséculaire entre l’islam et la chrétienté. »
CN : « Parallèlement, on assiste à la montée de l’islamophobie. Donc d’un personnage nationaliste qui a sauvé la France d’une invasion arabe, Charles Martel est devenu celui qui a arrêté les musulmans, une personne pratique pour une partie de l’extrême droite. »
La bataille de Poitiers, mythe fondateur de la nation française ou épisode anecdotique ?
CN : « On en parle souvent comme d’une escarmouche mais c’est un combat important, qui a eu des conséquences, notamment dans la soumission de l’Aquitaine à Charles Martel, qui lui est devenue redevable. Le chef des musulmans a aussi été tué, donc ce n’est pas une bataille anecdotique, au même titre qu’elle n’a pas permis d’arrêter une invasion, comme on l’entend souvent. L’idée de la razzia était surtout de piller les biens des monastères pour faire du butin, de manière très pragmatique. »
WB : « Il faut aussi se sortir de la tête que cette bataille est un choc entre deux camps. C’est une partie à trois, voire à quatre : vous avez d’un côté les Sarrasins, de l’autre Charles Martel et les Francs, mais il y a un troisième larron, le prince Eudes d’Aquitaine, qui cherche à défendre son indépendance. »
CN : « En réalité, c’est un affrontement important de l’époque, où la dimension religieuse n’est pas absente puisqu’on est au Moyen Âge, mais où elle n’est pas primordiale, puisque les Francs de Charles Martel ignorent totalement ce qu’est l’islam à cette époque-là et que l’empire omeyyade est déjà arrivé au bout de son expansion. D’ailleurs, après Poitiers, il y aura d’autres batailles, signe qu’elle n’a pas été décisive. »
Les références à Charles Martel et à la bataille de Poitiers sont-elles l’apanage de l’extrême droite ?
CN : « En majorité, oui. Il y a le “ Je suis Charlie Martel” de Jean-Marie Le Pen après les attentats de 2015, mais l’extrême droite internationale s’en empare aussi. Au moment de commettre ses attentats en 2019, le terroriste Brenton Tarrant [suprémaciste australien qui a tué 51 musulmans dans deux mosquées de Nouvelle-Zélande] a fait explicitement référence à la bataille de Poitiers, que les Anglo-Saxons appellent la bataille de Tours.
Des textes djihadistes font aussi référence à la bataille et disent, pour simplifier, qu’il faut revenir à Poitiers. C’est intéressant de voir que les djihadistes et l’extrême droite ont une même vision fantasmée de cette bataille, comme un choc multiséculaire entre islam et chrétienté. »
Voyez-vous une évolution avec les réseaux sociaux ?
CN : « Il y a un paradoxe avec Charles Martel. Dans l’imaginaire de ceux qui ont la cinquantaine aujourd’hui, c’était quelqu’un d’important, aussi parce qu’on se souvient de la blague de Coluche, qui disait qu’il avait arrêté les Arabes à moitié. Mais en fait, il est beaucoup moins repris que d’autres figures de l’histoire française comme Jeanne d’Arc, Clovis, Charlemagne ou Louis IX. Pourtant, c’est vrai que dans le contexte actuel, il est réutilisé dans une sous-culture de l’extrême droite radicale. Sur TikTok, il y a des vidéos courtes générées par l’intelligence artificielle qui mettent en scène Charles Martel comme s’il sortait d’un Marvel : super-fort, beau, barbu et avec un gros marteau à la main. »
WB : « Aujourd’hui, il y a un tel déversoir d’imageries et de discours, que tout ce qu’on peut faire en tant qu’historiens, c’est un travail quasi permanent d’explication et de pédagogie, notamment sur les réseaux sociaux. »
Propos recueillis par Camille Montagnon