Le blog des éditions Libertalia

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L’Homme sans horizon dans Europe

jeudi 30 septembre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Europe n° 1104, avril 2021.

Cristaux d’utopie

 Dans un hommage au philosophe italien du XIXe siècle Giacomo Leopardi, Joël Gayraud observe que son œuvre privilégie l’exposé fragmentaire, où la pensée se condense en cristaux aphoristiques et poétiques. Cette description s’applique parfaitement à ce passionnant essai sur l’utopie, sous forme de fragments d’inspiration libertaire. 
L’auteur part du constat inquiétant que notre civilisation capitaliste, marchande et spectaculaire (au sens donné à ce terme par Guy Debord) est une prison sans barreaux mais entourée de codes-barres ; un monde clos condamné à un présent perpétuel, où tout horizon d’avenir, toute visée utopique semble oblitérée. L’économie capitaliste semble avoir pris, grâce à son pouvoir de sidération, la place de Dieu elle apparaît dans sa majesté, dotée de tous les attributs divins : la toute-puissance, l’ubiquité, le providentialisme. Mais l’ensorcellement marchand est infiniment plus puissant que l’enchantement religieux : il représente une barbarie civilisée qui conduit l’humanité à l’actuelle catastrophe climatique.
 Or, comme le montre Gayraud, il n’y a pas de solution pour la crise écologique dans les limites des intérêts capitalistes. Seule l’utopie peut rompre avec cette logique infernale et faire de la nature un jardin universel. D’une façon générale, seule l’utopie peut réactiver le monde, par un processus d’enchantement aux antipodes des projections futuristes et du progressisme productiviste ; un processus qui se propose la rédemption des causes perdues appartenant à la tradition des opprimés. 
Les fenêtres utopiques représentent une brèche dans le temps, par laquelle émerge le passé le plus ancien : c’est ce qu’avait compris Marx, quand il fait appel, dans sa lettre à la révolutionnaire russe Vera Zassoulitch, aux traditions ancestrales de la commune rurale russe pour penser un avenir socialiste pour la Russie. Le même vaut pour les écrits d’Engels sur le communisme primitif, à partir des travaux de Lewis Morgan : l’avenir serait la reconstitution, à un niveau supérieur, du communisme des origines. Les deux penseurs se séparent ici de l’idée positiviste du progrès indéfini qui sera adoptée par leurs épigones. L’utopie est toujours fondée sur le mythe des origines (l’Âge d’or), elle tend un arc nostalgique entre le passé et l’avenir. La révolution sociale, comme la révolution astronomique, est d’abord le retour de ce que les classes dominantes croyaient à jamais aboli ; elle est animée par le désir d’instaurer une nouvelle civilisation prenant pour modèle les époques heureuses de l’humanité.
Au cœur de l’utopie se trouve le projet d’abolition de l’État. Des 1796, les auteurs d’un énigmatique « Programme de l’idéalisme allemand » (Hegel, Schelling, Hölderlin ?) dénoncent l’État en tant que machine qui traite les individus comme des outils mécaniques. La société sans État fut le rêve d’Anacharsis Cloots, « l’Orateur du Genre Humain » pendant la Révolution Française, de Charles Fourier, de Joseph Déjacque, l’auteur de L’Humanisphère, de Marx, dans ses écrits sur la Commune de Paris, et bien entendu, de Bakounine.
L’utopie n’est pas une pure construction rationnelle. Elle fait appel à l’imagination – cette « reine des facultés » selon Baudelaire, qui, au commencement du monde, a créé l’analogie et la métaphore – ainsi qu’à la force créatrice du sensible. Il reviendra au surréalisme, observe avec lucidité Joël Gayraud, d’expérimenter l’utopie dans la sphère du sensible comme aucun autre mouvement n’avait tenté de le faire avec autant de cohérence et de conscience de ses pouvoirs.
C’est à tort qu’on présente souvent l’utopie comme une société parfaite : elle est une recherche du bonheur constitutivement imparfaite, incomplète, inachevée. Elle aspire à un monde d’harmonie et de passions joyeuses, mais ou les divisions et les conflits ne seront pas abolis : simplement les êtres humains veilleront à ce qu’ils ne dégénèrent pas en violence meurtrière. Se réclamant aussi bien du récit utopique et poétique de William Morris que du Principe Espérance d’Ernst Bloch, de l’attraction passionnée de Fourier que de la poésie surréaliste de Joyce Mansour, Joël Gayraud appelle de ses vœux un éclair d’utopie capable de déchirer le voile noir qui s’est abattu sur l’horizon.

Michael Löwy

La Croisade de Robert Ménard sur Bibliothèque Fahrenheit 451

jeudi 16 septembre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Bibliothèque Fahrenheit 451 le 10 septembre 2021.

Élu maire de Béziers en 2014, Robert Ménard se pose en porte-parole d’une France des oubliés et mène, grâce à sa place stratégique au carrefour de la presse et de la politique, « une véritable bataille culturelle identitaire ». Richard Vassakos, chercheur en histoire-géographie à l’université Paul Valéry-Montpellier-III, montre comment celui-ci instrumentalise l’histoire à des fins idéologiques réactionnaires.
Il explique comment la région biterroise, « quintessence quasi mythique du Midi rouge », est devenue « une place forte électorale de l’extrême droite ». Il réfute l’explication classique d’une tradition contestataire qui s’opposerait au pouvoir central. « L’idée que le vote d’extrême droite en biterrois et dans l’Hérault est un vote populaire est battue en brèche par les chercheurs. Ce sont les effets de la crise économique et de la périurbanisation qui en sont les causes. »

« Robert Ménard veut montrer que son expérience politique à Béziers peut devenir un modèle de syncrétisme des droites et que c’est la voie qu’il faut suivre pour permettre à la “vraie” droite de conquérir le pouvoir. Béziers et surtout son maire ne doivent pas apparaître comme une exception mais comme une avant-garde. » Richard Vassakos présente ensuite les thématiques idéologiques qu’il parvient à imposer dans sa « bataille culturelle », les méthodes et les outils qu’il utilise. Robert Ménard use, tout d’abord, abondamment de la toponymie urbaine pour marquer symboliquement le territoire, conformément au récit mémoriel qu’il entend défendre, notamment par l’attribution de noms en lien avec des attentats terroristes : allée du colonel-Beltrame, promenade du père-Hamel, rond-point du 13-novembre, école Samuel Paty. Si ces choix sont légitimes, ils dissimulent des arrière-pensées idéologiques que confirment les discours d’inauguration. Il s’agit d’introduire une dimension religieuse et civilisationnelle, d’inscrire les événements auxquels ces plaques font références dans une guerre des civilisations. De la même façon, il a fait ériger un nombre important de statues au cours de son premier mandat dans le but de donner une lecture politique particulière de la Résistance : l’étudiant tchèque Jan Palach, la résistante allemande et « chrétienne » de la Rose blanche Sophie Scholl, le prêtre polonais Jerzy Popieluszko, le militant antifasciste italien Giacomo Matteotti, Jeanne d’Arc et Jean Moulin. Des spectacles sons et lumières, projetés sur les façades du théâtre pendant l’été, confortent ce récit d’une ville qui se singularisait par « une forme de rébellion envers le pouvoir central tout au long de son histoire dont Robert Ménard serait l’ultime avatar », après les Cathares et Jean Moulin donc. Ainsi, s’il pourfend par ailleurs « le prosélytisme des extrémistes islamiques », il l’imite « symétriquement » en mettant en place chaque année depuis 2014 une crèche chrétienne dans l’hôtel de ville, en infraction avec la loi de séparation de 1905… et à l’encontre de l’histoire de la ville qui s’est caractérisée dès 1870 par une ferveur anticléricale ! « Il s’agit […] d’un choix partisan et confessionnel mûrement réfléchi avec pour objectif d’enraciner un récit identitaire totalement construit et destiné à exclure une partie de la population. » Des conférences sont organisées dans le cadre de la manifestation « Béziers libère la parole », durant lesquelles sont intervenus Alain de Benoist, Philippe de Villiers, Éric Zemmour, Renaud Camus, Patrick Buisson, Jean-Frédéric Poisson. Robert Ménard multiplie aussi les commémorations, autant d’occasions de discours et de prétextes à marteler ses thèmes favoris. « Très souvent, et bien qu’il s’en défende, le propos est suffisamment ambiguë pour ne pas être attaquable, mais les sous-entendus, les allusions et les références délivrent un message politique. D’ailleurs cette technique habile est pour ainsi dire la marque de fabrique du discours ménardien au sens large. Cela lui permet en cas de réaction opposée ferme de se draper dans le costume de la victime, de l’offensé, et de dénoncer les “staliniens” qui interprètent ses propos et lui font dire ce qu’il n’a pas dit. »
S’il refuse de célébrer le 19 mars 1962, date du cessez-le-feu en Algérie, mettant en berne les drapeaux tricolores de la ville ce jour-là, il commémore la bataille de Camerone et les attentats contre les forces françaises au Liban en 1983.
Le Journal de Béziers, avec une fréquence de deux numéros par mois et des couvertures souvent provocatrices, déclinées en affiches sur toute la ville et qui ont plus d’une fois défrayé la chronique, contribue à sa mesure à cette bataille culturelle. Son éphéméride égrène des faits historiques anodins dont certains sont déformés, décontextualisés, tronqués ou instrumentalisés à des fins politiques. Toute la communication municipale est ainsi minutieusement passée en revue, ce qui permet de dégager un bruit de fond qui fait sens et récit. Ainsi, en pleine affaire George Floyd, le choix du nouveau slogan touristique n’est pas anodin : « Béziers la sudiste » ! L’activité numérique compulsive est également analysée, en particulier ses connexions avec la fachosphère, par l’intermédiaire du site Boulevard Voltaire qu’il a fondé avec sa femme. L’auteur décortique scrupuleusement l’idéologie ménardienne, articulation d’un déclin de la France opposé à un passé idéalisé, d’une xénophobie et d’une « obsession anti-immigration et antimusulmane plus ou moins explicite mais latente ». Ces discours utilisent la tactique théorisée par Henri Guaino, la « plume » de Nicolas Sarkozy : la désaffiliation des figures historiques, dépolitisées et intégrées à un « récit ordonnancé au seul prisme du nationalisme ». Le maire de Béziers a par exemple récupéré et instrumentalisé Jean Jaurès et Giacomo Matteotti, deux martyrs de la gauche assassiné par l’extrême droite, pour les retourner contre la gauche elle-même. De la même façon, il nie et escamote les convictions de Jean Moulin, pour en faire « l’exemple même du sacrifice patriote », il réduit le 14 juillet à une fête nationaliste, celle de tous les Français, qui doivent aussi défendre leurs frontières culturelles, fruit de leur histoire européenne et chrétienne. Il tente de montrer coûte que coûte la présence de membres de l’extrême droite dans la Résistance et met en avant une résistance « chrétienne », autre façon de parler du présent. Il affiche un attachement viscéral à l’Algérie française et à l’histoire dramatique des rapatriés, par calcul politique et, comme toujours, pour donner « une lecture du présent à travers le miroir d’un passé déformé et réinterprété ». De façon caricaturale, il réduit l’histoire de la présence française en Algérie a une « artificielle opposition entre “nostalgériques” et “repentants” », tout en laissant croire que la réalité historique est falsifiée. Dès son élection, il débaptisa la rue du 19-mars-1962 pour lui donner aussitôt le nom d’Hélie Denois de Saint Marc, officier putschiste, mais également résistant, déporté à Buchenwald, choix habile qui permet une nouvelle fois de brouiller l’image. En 2003, le monument dédié aux victimes d’outre-mer s’est vu rajouter une plaque rendant hommage à quatre fusillés de l’OAS, dont l’organisateur de l’attentat du Petit-Clamart. Mais Robert Ménard ne s’arrête pas là, puisqu’il fait aussi de la guerre d’Algérie « le point de départ de l’immigration de remplacement », adoptant ainsi les thèses de Renaud Camus, tissant un lien entre les violences d’alors et le terrorisme islamiste. 
« Ce fond idéologique le pousse à attaquer les notions d’intégration et surtout de vivre-ensemble que l’ancien chantre des droits de l’homme voue désormais aux gémonies. » Aux historiens qui dénoncent ces instrumentalisations, il retourne habilement l’accusation de dogmatisme, suivant le même procédé qu’utilise Éric Zemmour.

Rigoureux décryptage des méthodes discursives de Robert Ménard, dangereuses parce qu’habiles et complexes. L’idéologie est souvent dissimulée, sous-entendue, mise en récit par une communication rodée. Richard Vassakos fournit des outils pour mettre à nue les rhétoriques utilisées, bien au-delà de Béziers évidemment, par les extrêmes droites.

Ernest London, le bibliothécaire-armurier

Opération vasectomie dans Libération

mercredi 1er septembre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien publié dans Libération, le 30 août 2021.

« La vasectomie reste encore une contraception de dernier recours »

Dans son essai Opération vasectomie, l’historienne retrace l’apparition et le développement de cette technique de stérilisation masculine qui ne s’inscrit toujours pas dans le cadre d’une évolution féministe de répartition de la charge contraceptive. 

Son évocation suscite encore souvent ricanements gênés, moue embarrassée, voire dégoût non dissimulé. La vasectomie, technique chirurgicale vieille de plus d’un siècle a beau ne rien avoir de barbare (elle consiste à ligaturer les canaux déférents pour empêcher le passage des spermatozoïdes), elle peine toujours à s’imposer en France comme méthode de contraception : moins de 1 % des hommes ont sauté le pas, même si on observe un frémissement, le nombre d’interventions ayant été multiplié par cinq en une décennie. Dans Opération vasectomie (paru aux éditions Libertalia), Élodie Serna, docteure en histoire contemporaine, retrace l’apparition et le développement de cette pratique, et les résistances à sa démocratisation. Un travail inédit, la contraception masculine ayant jusqu’alors été peu étudiée par les historiens. De sa promotion pour des raisons eugénistes au début du XXe siècle à son expérimentation massive dans les années 1950 en Inde, la chercheuse indépendante montre que la vasectomie a davantage été utilisée comme un moyen simple et peu coûteux de contrôler la fertilité, notamment des plus pauvres, que pour émanciper les femmes. Une histoire « intime et politique » qui invite à questionner notre vision de la reproduction, du corps, du genre, mais est aussi révélatrice des rapports de domination économiques et sociaux, estime Élodie Serna, dont la thèse sur la stérilisation masculine dans l’entre-deux-guerres sera également publiée à l’automne aux Presses universitaires de Rennes (PUR).

Pourquoi avoir voulu explorer la question de la vasectomie sous l’angle historique ?
Jusqu’à présent, la stérilisation masculine avait été étudiée notamment par le biais de l’histoire de la médecine, mais il n’y avait pas d’ouvrage abordant cette question d’un point de vue de l’histoire sociale. Aujourd’hui, on s’interroge sur la contraception principalement sous le prisme des questions de genre. L’aborder sous l’angle historique montre qu’il y a beaucoup plus d’enjeux derrière. On se rend compte que les progrès ne sont pas uniquement liés à la volonté d’émanciper les femmes, mais aussi à des rapports de classe très marqués, la volonté de contrôler la reproduction en général et celles de certaines classes sociales défavorisées en particulier. Aujourd’hui, évidemment, ce qui interroge le plus, c’est le rapport au sein de couples sur la répartition de ce que l’on appelle désormais la « charge contraceptive », mais pour trouver des réponses, il faut inscrire les choses dans un rapport social, et non uniquement relationnel.

Actuellement, en France, la pratique est extrêmement minoritaire, malgré son ancienneté. Comment l’expliquer ?
La situation française fait figure d’exception notamment par rapport aux pays anglo-saxons où la vasectomie est beaucoup plus répandue. Malgré tout, au niveau mondial, la vasectomie reste très minoritaire, surtout par rapport à la stérilisation des femmes. Actuellement, dans le monde, une femme sur quatre est stérilisée, alors que seulement 2 % des femmes peuvent compter sur la stérilisation de leur partenaire. On est un pays à l’histoire très nataliste, alors que l’Angleterre avait une tradition eugéniste, ce qui explique que la loi autorisant la vasectomie n’ait été adoptée en France qu’en juillet 2001. Il y a aussi une réticence des hommes à s’emparer de la question de la contraception. Ils sont aussi mal informés, les médecins ne parlent pas de vasectomie aux patients. Il existe une conception assez généralisée que la médecine a un droit d’accès beaucoup plus large sur le corps des femmes que sur celui des hommes.

On observe des parallèles entre l’histoire de la vasectomie et les mouvements féministes : des gynécologues pour le droit à l’IVG ont tenté de démocratiser la vasectomie, un manifeste des vasectomisés publié en 1975 s’inspirait du « Manifeste des 343 » de 1971. Sans rencontrer le même succès. Pourquoi ?
Des hommes se sont effectivement mobilisés en faveur de la contraception masculine dans les années 1970, en s’inscrivant dans le sillage du mouvement de libération des femmes. Leurs réflexions ont été inspirées par les femmes qui les entouraient. Cependant, on ne peut pas parler d’un mouvement. Les hommes étaient peu nombreux. Pour les femmes, le droit à l’IVG et à la contraception est fondamental. Pour elles, il y a une urgence à gérer cette part de la biologie. Accéder à des moyens de contraception médicalisés a donc été une avancée très importante. Pour les hommes, c’est plus secondaire, leur sexualité peut être séparée de la question de la reproduction. Pour eux, se contracepter ou se stériliser reste une contrainte. Tant que l’on peut la faire porter sur les femmes, il n’y a pas d’impératif. L’accès des hommes à une contraception, notamment temporaire, n’a pas toujours reçu un accueil très positif des femmes. Il existe une peur de prise de pouvoir sur la fécondité. Sur la vasectomie, il y a moins de réticences, beaucoup de femmes qui ont déjà eu des enfants aimeraient que leur compagnon soit stérilisé. Mais cela peut difficilement devenir un moyen de revendication des femmes.

Le nombre d’hommes opérés en France est en augmentation. On pourrait mettre cela sur le compte d’une génération plus sensibilisée et féministe, alors que votre ouvrage montre que la volonté de partager la charge contraceptive n’est souvent pas la priorité…
Ce qui revient souvent, c’est que la vasectomie est une contraception de dernier recours, que l’on pratique autour de la quarantaine, quand on ne veut plus d’enfants, quand les femmes ne supportent plus la pilule… On le constate au XXe siècle, avec les tentatives de campagne de stérilisation massive après la Seconde Guerre mondiale par crainte de l’explosion démographique, qui montrent qu’on peut en venir à un usage large d’une contraception des hommes sans que cela soit motivé par un discours féministe. Aujourd’hui, un très grand nombre de vasectomies ne serait pas forcément le signe d’une avancée féministe de la société. Mais il y a quand même une vraie réflexion autour de la déconstruction du masculin du côté des associations qui se mobilisent en France pour la contraception masculine, comme l’Ardecom [Association pour la recherche et le développement de la contraception masculine, ndlr]. Pour elles, on ne doit pas la réduire à une simple technique, et il faut l’inscrire dans une remise en question de la domination masculine.

Les exemples de médiatisation de la vasectomie cités dans votre ouvrage sont très marqués par des stéréotypes sexistes. Les opérations sont mises en scène pour renforcer un sentiment de masculinité. Qu’est-ce que cela dit de notre vision du corps des hommes ?
La vasectomie se pratique et se valorise avec des références qui sont très ancrées dans le masculin, voire virilistes, avec par exemple les « Vasectomy party » ou la « Brosectomy » entre amis aux États-Unis. On n’expose pas de la même manière l’intime du corps des femmes que celui des hommes. Pour les hommes, très souvent, cela tourne à la plaisanterie, comme si c’était un moyen de défense, de se réaffirmer en tant qu’homme malgré la stérilisation. Cela traduit un besoin de reconnaissance dans le regard des autres hommes. Les vasectomisés veulent s’assurer que les autres hommes ne remettront pas en cause leur identité d’hommes. Cela semble ordinaire que les femmes prennent en charge la contraception, mais quand ce sont les hommes qui le font, c’est interprété comme un geste envers les femmes, les hommes vasectomisés peuvent se valoriser et sont socialement valorisés.

En France, la méthode s’inscrit dans une forme de militantisme, promue par des associations, mais pas par les pouvoirs publics ni par l’institution médicale. Comment l’interpréter ?
Le monde médical est à l’image de la société, avec les mêmes préjugés sur les rôles assignés aux hommes et aux femmes. La vasectomie ne s’appuie pas sur un réseau de médecins qui serait aussi dense que le réseau des gynécologues. Les urologues sont peu formés et n’y voient pas grand intérêt, notamment d’un point de vue financier. Des études faites après la loi de 2001 montraient que les médecins ne connaissaient pas la vasectomie. Vingt ans après, l’opération est autorisée, mais ce n’est pas un droit à part entière. On trouve plus d’informations via des réseaux d’entraide et des groupes Facebook que sur des sites institutionnels ou chez un médecin généraliste. La pilule est une manne très rémunératrice pour les laboratoires pharmaceutiques, et il y a peu d’intérêt pour eux à développer d’autres méthodes de contraception. C’est aussi pour cela que la vasectomie a été utilisée aussi bien dans les réseaux clandestins dans l’entre-deux-guerres que comme méthode de masse dans les pays du Sud : c’est une méthode rapide et qui ne coûte rien ! La vasectomie pourrait être une méthode idéale, mais elle ne correspond pas à notre logique de marché.

Entretien par Juliette Deborde

Dix questions sur l’antispécisme sur Usbek & Rica

jeudi 15 juillet 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Usbek & Rica, le 9 juillet 2021.

Mouvement philosophique et politique dans l’air du temps, l’antispécisme postule que les animaux doivent accéder à une dignité morale équivalente à celle des hommes. Dans Dix questions sur l’antispécisme. Comprendre la cause animale (Libertalia, 2021), Jérôme Segal expose les grands enjeux du mouvement. De son côté, dans L’Extinction de l’homme. Le projet fou des antispécistes (Tallandier, 2021), Paul Sugy alerte sur une possible déshumanisation de l’homme induite par les prérequis de cette philosophie.

En 2001, Claude Lévi-Strauss écrivait dans la revue Études rurales :

« Combien sommes-nous […] qui ne pouvions passer devant l’étal d’un boucher sans éprouver du malaise, le voyant par anticipation dans l’optique de futurs siècles ? Car un jour viendra où l’idée que, pour se nourrir, les hommes du passé élevaient et massacraient des êtres vivants et exposaient complaisamment leur chair en lambeaux dans les vitrines, inspirera sans doute la même répulsion qu’aux voyageurs du XVIe ou du XVIIe siècle, les repas cannibales des sauvages américains, océaniens ou africains. »

L’angoisse que décrit l’anthropologue français dans ces lignes est à l’origine du combat antispéciste. La manière que nous avons de traiter les animaux depuis toujours, en les mangeant et en les utilisant comme de simples objets, relève-t-elle d’un comportement moral ?
Longtemps, l’homme a fait prévaloir une supériorité ontologique pour asseoir sa domination sur le reste du vivant. La raison, l’âme, ou encore le langage articulé lui permettaient de se distinguer. Mais, avec les travaux de Charles Darwin, nous savons désormais que l’homme est, d’un point de vue biologique du moins, un animal comme les autres. Il est issu de la série animale et est apparenté à certaines espèces comme les grands singes. Pour Freud, cette découverte constitue, après la révolution copernicienne (qui nous apprend que c’est la terre qui tourne autour du soleil et non l’inverse), la « seconde humiliation du narcissisme humain : l’humiliation biologique ». Dès lors, si l’homme n’occupe pas de droit, mais seulement de fait, une place à part dans le règne animal, alors c’est tout notre rapport aux autres « espèces » (expression problématique en elle-même) qui doit être changé.

Car c’est de là que vient le concept d’antispécisme, forgé par les penseurs Peter Singer et Richard D. Ryder dans les années 1970. « À vrai dire, le terme « spécisme » est introduit en référence aux mots « racisme » et « sexisme », il est donc logique qu’on désire s’y opposer », estime Jérôme Segal, essayiste et historien franco-autrichien, maître de conférences à Sorbonne-Université ainsi que chercheur et journaliste à Vienne, en Autriche dans Dix questions sur l’antispécisme. Au racisme et au sexisme répondrait le « spécisme » qui postule la supériorité essentielle de l’homme au sein du règne animal.

Le spécisme, une notion commode pour justifier des massacres ?

Notre civilisation et notre définition de l’homme, fondées sur le spécisme, seraient à l’origine d’un massacre permanent dont nous nous accommodons très bien. « L’exploitation humaine des animaux atteint aujourd’hui des niveaux à peine concevables : selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, 70 milliards d’animaux terrestres sont tués tous les ans essentiellement pour le plaisir gustatif des humains, en comptant les animaux aquatiques, cela monte à 1 000 milliards. En un an et demi, on tue plus d’animaux terrestres qu’il n’a jamais existé d’humains sur terre (100 milliards) », détaille Jérôme Segal.
Ces chiffres donnent le vertige et interrogent nécessairement nos modes de vie liés au développement de la société industrielle. Mais le retour éventuel à un type d’élevage plus sobre et plus respectueux ne satisfait pas les antispécistes qui estiment que les animaux ne peuvent faire l’objet d’aucune exploitation par l’homme, que ce soit pour se nourrir, se vêtir ou se divertir. À leurs yeux, comme la frontière biologique entre l’homme et l’animal n’existe pas, il ne peut non plus y avoir de frontière morale. Dès lors, la souffrance des bêtes devient quelque chose d’inacceptable. En 1789, dans son Introduction aux principes morales de la législation, le philosophe Jeremy Bentham notait déjà : « La question n’est pas : “Peuvent-ils raisonner ?” ni : “Peuvent-ils parler ?” mais : “Peuvent-ils souffrir ?” »

Un mouvement conçu comme la prolongation des luttes sociales

La lutte contre la souffrance animale est le fer de lance des antispécistes. Et ce combat prend une véritable dimension politique : il s’agit de lutter contre une forme de discrimination ignorée par la plupart des gens, celle qui va à l’encontre des « animaux non humains », pour reprendre la terminologie de ces militants. Le mouvement s’inscrirait donc dans la suite logique des conquêtes sociales et progressistes du XXe siècle. À l’émancipation des femmes et des minorités doit succéder l’émancipation des animaux ou, du moins, la reconnaissance de leur dignité morale.
Le journaliste Aymeric Caron va jusqu’à affirmer dans L’Obs en 2016 : « La protection animale est le marxisme du XXIe siècle. » Si la convergence des luttes ne paraît pas évidente quand il s’agit des animaux, Jérôme Segal souligne néanmoins la place historique qu’occupent les femmes dans ce combat : 

« Puisque des femmes ressentent au plus profond d’elles-mêmes les violences subies par les animaux, on comprend qu’elles s’engagent dans la cause animale. Rappelons encore qu’aux États-Unis, au XIXe siècle, des femmes étaient endormies à l’éther par des médecins vétérinaires pour subir des relations sexuelles avec leur mari, ce qui rappelle pour certains les techniques d’étourdissement dans les abattoirs. »

Peut-on sérieusement soutenir que la lutte contre les discriminations faites aux femmes et aux minorités a autant d’importance que celle qui visent les animaux ? Le combat antispéciste dérange parfois ceux qui militent contre d’autres formes de discrimination jugées prioritaires. Comme le rappelle Jérome Segal, certaines analogies sont parfois perçues comme indécentes :« [L]’association Peta a fait campagne pour alerter sur le sort des cochons avec un dessin stylisé comparant le sort d’un cochon pendu et saigné avec celui d’un Noir. » Cet exemple illustre peut-être les limites de l’antispécisme […].

Matthieu Giroux

May la réfractaire dans CQFD

jeudi 15 juillet 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans CQFD n°200, été 2021.

La première édition en poche des souvenirs turbulents de l’incalmable lionne libertaire bretonne qui n’en a pas raté une. À tout moment, elle est en cheville avec les plus risque-tout enfants terribles historiques de la révolte, d’Emma Goldman à Nestor Makhno ; du pédagogue non directif Sébastien Faure à l’illégaliste Marius Jacob ; de l’écrivain Erich Mühsam à l’agitateur Durruti. Mais elle choque encore plus en se solidarisant avec Ravachol et la bande à Baader. En 1921, elle envoie un colis piégé à l’ambassade des States à Paris pour rouspéter contre la condamnation à mort des anarchistes italiens Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti. À Moscou, en 1922, pour dénoncer un festin de cadres rouges se déroulant en grand tralala alors que les ouvriers russes claquent du bec, elle monte sur la table d’honneur, chante Le Temps de l’anarchie et refuse de serrer la pince à un Trotski au faîte de sa gloire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle fabrique de faux fafiots. En Mai 68, elle « fréquente » les barricades. Quelques années plus tard, elle se frotte aux cognes du Larzac et de Creys-Malville. Et elle n’arrête jamais de « faire la guerre à la guerre » et à toute forme de militarisme, y compris les armées populaires stalinisantes. Les derniers mots de son récit : « Vive l’anarchie ! Allez les jeunes ! Allez ! »

Noël Godin

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