Le blog des éditions Libertalia

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May la réfractaire sur Lundi.am

vendredi 16 avril 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Lundi.am, le 12 avril 2021.

Née en 1898, morte en 1983, May Piqueray a traversé le XXe siècle animée par la révolte. Refusant de serrer la main de Trotski ou fabriquant des faux papiers jusque dans les bureaux des autorités de Vichy, côtoyant Makhno, Emma Goldman, Marius Jacob, elle ne cessera de lutter, réfractaire à toutes les injustices. Autobiographie d’une anarchiste, judicieusement rééditée par les éditions Libertalia.

« Non, les anarchistes ne sont ni des utopistes, ni des rêveurs, ni des fous, et la preuve, c’est que, partout, les gouvernements les traquent et les jettent en prison afin d’empêcher la parole de vérité qu’ils propagent d’aller librement aux oreilles des déshérités, alors que si l’enseignement libertaire relevait de la chimère ou de la démence, il leur serait si facile d’en faire éclater le déraisonnable et l’obscurité. »

C’est par la citation d’un long texte de Sébastien Faure que débute le récit de ses souvenirs, quatre pages qu’elle découvre à 18 ans et qui guideront toute son existence.
Elle naît et grandit en Bretagne, maltraitée par sa mère qui ne lui a jamais pardonné d’avoir failli mourir en la mettant au monde, cause première d’une révolte contre l’injustice qui ne la quittera jamais. À 11 ans, elle est « placée » chez un négociant en beurre, mais une institutrice qui l’a prise en affection l’engage à son service pour veiller sur son fils souffrant. Elle les suivra au Canada, pourra suivre des études et passera le bac au lycée de Montréal. Elle raconte son retour en France, la guerre, sa formation de sténodactylo, ses premiers boulots, ses premiers amours, sa rencontre avec les « anars » et notamment Sébastien Faure, son « père spirituel », puis Louis Lecoin avec qui elle se consacrera, à partir de 1921, à l’antimilitarisme. Alors que la « grande presse était muette sur ce crime légal qui allait se commettre », l’exécution de Sacco et Vanzetti, elle expédie à l’ambassadeur des États-Unis à Paris un colis piégé, attirant enfin l’attention des journalistes sur cette affaire. Tenant à voir de ses yeux « une personne comme Léon Daudet », elle assiste à un meeting d’extrême droite en compagnie de Germaine Berton, quelques jours avant que celle-ci ne tire sur Marius Plateau, au siège de L’Action française.
« Entrée en anarchie » par instinct, elle se cultive à force de lectures et de discussions et trouve dans l’anarcho-syndicalisme, le cadre pour la conduire à l’action. Secrétaire administrative de la Fédération des métaux, elle assiste au congrès national de la CGT en 1922 à Saint-Étienne, consacrant la scission de celle-ci et la naissance de la CGTU, puis participe au congrès international syndical à Moscou, accompagnant le secrétaire fédéral, porteur d’un mandat d’opposition à l’adhésion de la CGT à la Troisième internationale. Pendant le voyage, elle rencontre, à Berlin, Rudolf Rocker, Augustin Souchy, Emma Goldman et Alexandre Berkman. Au cours d’un repas au Kremlin, scandalisée par la profusion de nourriture alors qu’elle n’a vu que famine et disette chez les ouvriers qu’elle a visités, elle provoque un scandale en montant sur la table et haranguant les délégués. Lors d’un déjeuner avec Trotski, elle entonne Le Triomphe de l’anarchie, de Charles D’Avray. Déterminée, elle refuse de lui serrer la main, réclame la libération des anarchistes et obtiendra que Mollie et Senya Flechine, membres de la Croix noire, soient libérés et condamnés à l’exil.
Infatigable, elle connaîtra plusieurs séjours en prison, aidera Alexandre Berkman dans la rédaction de ses mémoires et travaillera pour Joseph Kessel, accueillera chez elle de nombreux migrants, dont Voline et Makhno, à qui elle consacre de longues pages, croisera la route de Marius Jacob, d’Arthur Koestler et de nombreux autres, ravitaillera les réfugiés espagnols dans les camps du Sud de la France. Proche de Louis Lecoin, elle partagera tous ses combats antimilitaristes et sa lutte en faveur des objecteurs de conscience :

« Je hais les fauteurs de guerres, les responsables, quelle que soit leur nationalité, ou leur rôle. Hommes d’État, capitalistes, fabricants d’armes, que ce soit un Krupp, un de Wendel, un Zaharoff, qui bâtissent leur énorme fortune par la mort de millions d’hommes… je hais les hommes d’État qui considèrent qu’une guerre est le seul moyen de détruire dans l’œuf des mouvements sociaux, inévitables quand la misère est telle que les victimes ne peuvent même plus réagir et s’abandonnent à la fatalité et, par conséquent, le seul moyen d’éviter toute révolution et même toutes réformes d’envergure et de sauver les fortunes et privilège acquis. On dit et on écrit que la guerre est la seule solution pour résoudre les crises. Elle permet de liquider les stocks d’armement, de matières premières et aussi le stock de matériel humain rejeté du travail. Quelle honte ! Quelle infamie ! À quand la levée en masse des consciences pour exiger le désarmement et pour crier : “Debout les vivants ! Et à bas les armes !” »

Elle s’occupera longtemps du journal Le Réfractaire, créé en 1974, et participe à la mobilisation pour le Larzac, au rassemblement de Creys-Malville, fin juillet 1977, violemment réprimé. Face aux injustices de la société, l’anarchie l’animera jusqu’à son dernier souffle :

« Et parce que je ne me prosterne pas aveuglément devant les dogmes, vous me décochez le mot “anarchiste” qui, d’ailleurs, ne saurait me déplaire. Eh non, je ne réprouve pas ce qualificatif, avec l’indignation grotesque de tels ignorants des vocables ou de tels partisans de régime à poigne, qui, par méconnaissance ou par hypocrisie, détournèrent le terme de son sens en lui prêtant la signification de “désordre”. En ma conscience, anarchie signifie : sans lutte d’ambition, sans envie du voisin, sans haines meurtrières, puisque le terme “anarchiste” exclu tout chef, tout maître, tout despotisme et toutes les dominations de fait qui n’engendrent que guerres et servitudes. »

Quelle vie !

Ernest London le bibliothécaire-armurier

May Picqueray la réfractaire sur Ballast

vendredi 16 avril 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Ballast, 31 mars 2021.

Les Mémoires de militants et de militantes anarchistes, souvent palpitantes — pour ne pas dire romanesques —, constituent désormais un genre à part entière. L’on connaissait celles de Kropotkine, d’Emma Goldman, d’Alexander Berkman ou encore du bagnard Clément Duval (pour n’en citer que quelques-unes), l’on découvre désormais celles de May Picqueray, figure majeure et quelque peu oubliée de l’anarchisme français. Née en 1898 en Bretagne dans un milieu modeste, la trajectoire de Picqueray a embrassé tous les événements importants de son siècle. Contemporaine de la Première Guerre mondiale, elle survit à l’épidémie de grippe espagnole puis découvre l’URSS à la faveur d’un congrès de l’Internationale syndicale ; elle y rencontre notamment Trotski, auquel elle refuse de serrer la main alors même qu’elle est venue lui demander de libérer deux camarades en déportation, Mollie Steimer et Sénia Flechine. Plusieurs fois emprisonnée en France en raison de ses positions antimilitaristes et de ses fréquentations, antibolchevik déclarée, elle accueillera par la suite à Paris Nestor Makhno en exil puis deviendra la secrétaire personnelle d’Emma Goldman et d’Alexander Berkman, à Saint-Tropez. Familière de toutes les grandes personnalités libertaires de son temps (Rudolf Rocker, Voline, Marius Jacob, Rirette Maîtrejean, Sébastien Faure, Camillo Berneri, Louis Lecoin et bien d’autres), elle fut une actrice à part entière des dernières décennies de « l’âge d’or » de l’anarchisme, dont on s’accorde généralement à dire qu’il prit fin avec la guerre d’Espagne. Résistante au cours de la Seconde Guerre mondiale, inlassable « réfractaire », on la retrouve encore dans les années 1970 dans les luttes antimilitaristes, notamment sur le Larzac, ou dans la lutte antinucléaire à Plogoff. Sobre et sensible, cette autobiographie vivifiante offre un beau témoignage de la continuité des luttes libertaires en France au cours du siècle dernier.

[P. M.]

Blues et féminisme noir sur Lundi.am

vendredi 16 avril 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Lundi matin, le 22 mars 2021.

Fruit étrange Notes de lecture

He’ll soon be returning and glad tidings he will bring
Then I’ll throw my arms around him, then begin to sing

Gertrude Ma Rainey

Les éditions Présence Africaine ont réédité en 2020 l’ouvrage devenu classique d’Eric Williams, historien né à la Trinité : Capitalisme et esclavage. Au travers d’une étude rigoureusement documentée qui marqua durablement l’historiographie de la traite, il démontre que « l’esclavage des nègres », depuis le XVIe siècle jusqu’à son abrogation au XIXe siècle, a répondu à une rationalisation économique, celle d’un capitalisme émergeant d’abord sous la forme d’un mercantilisme avant de prendre au XIXe siècle une forme industrielle. Tant que l’esclavage était un rouage du système économique, il était légitime aux yeux des propriétaires de plantations, des marchands d’esclaves, des gouvernements et des églises : « Les mercantilistes prétendaient que le meilleur moyen de réduire les frais de production et d’entrer, par ce fait, en concurrence avec les autres nations, était de payer des bas salaires pour des travaux qu’une nombreuse population s’efforçait d’assurer » (p. 37). On était alors esclavagiste d’une main, fondateurs de maisons de bienfaisance de l’autre. Et l’abrogation progressive, de la traite d’abord, puis de l’esclavage proprement dit, n’a pas été principalement le résultat d’une prise de conscience éthique mais d’une transformation économique, le libre-échange et le salariat détrônant les monopoles qui assuraient jusqu’alors la prospérité des commerçants de Bristol ou de Liverpool et des propriétaires coloniaux : « L’attaque fut menée en trois phases : on s’en prit d’abord au commerce des esclaves, ensuite à l’esclavage, et finalement aux préférences douanières consenties au sucre » (p. 242). Mais la révolution industrielle aura entretemps pris son essor grâce aux capitaux engrangés par les marchands d’esclaves. En témoigne le symbole de cette révolution : la machine à vapeur. Son développement supposait, en amont, une accumulation primitive : « Le capital nécessaire à la création des industries métallurgiques venait en partie du commerce triangulaire, par la voie la plus directe. Il finança par exemple James Watt et la machine à vapeur » (p. 186).
Le livre de Williams est certes par endroit lacunaire, concernant par exemple le rôle de l’Église, ou discutable, concernant notamment les raisons du recours à l’esclavage des Africains plutôt que des Indiens. Observant que « le premier exemple de commerce d’esclaves et de main d’œuvre esclavagiste dans le Nouveau Monde ne concerne pas le Nègre mais l’Indien », il explique que la transition de l’un à l’autre fut rendu nécessaire par le « faible rendement » (p. 25) de l’Indien au regard de l’Africain : « Accoutumés à une existence libre, leur constitution et leur tempérament étaient mal adaptés aux rigueurs de l’esclavage dans les plantations » (p. 23) ; Williams paraissant même entériner la conclusion d’un historien (Basset), qu’il cite sans guère le critiquer : « L’esclavage indien et la servitude blanche durent céder le pas à l’endurance, la docilité et la plus grande capacité de travail de l’homme noir » (p. 44). J’ai montré dans L’Occident, les indigènes et nous (Amsterdam, 2020) que cet argument, continument relayé depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours, procède de la propagande des négriers plutôt que d’une réalité historique ou ethnologique, les « nègres » n’ayant été ni plus endurants ni plus dociles que les Indiens (ou les Européens, point sur lequel Williams est toutefois mieux avisé), et qu’il faut donc chercher ailleurs les raisons historiques, économiques et politiques qui conduisirent les esclavagistes à se tourner vers l’Afrique. (J’y renvoie donc le lecteur). Mais l’étude de Williams n’en est pas moins pionnière : parue en 1944 à Londres, elle est issue d’une thèse de doctorat soutenue en 1939. C’est donc à l’époque des bombardements nazis de Londres que Williams a transformé en livre sa thèse sur les fondations esclavagistes du capitalisme anglais et ouvert un nouveau champ de recherches, jusque-là peu exploré en dehors des remarques de Marx consignées dans Le Capital. Et une telle configuration historique contribue assurément à faire de ce livre un classique au sens rigoureux du terme, c’est-à-dire une conscience.

* * *

Les éditions Otium ont pour leur part publié en 2020, dans leur belle collection « L’autre Amérique », une biographie de Paul Robeson, ce Nord-Américain descendant d’esclaves qui fut d’abord sportif de haut niveau, puis comédien, chanteur, militant politique et qui, tout au long de sa vie, s’adonna à l’étude des langues du monde entier, de manière à ancrer son internationalisme dans la chair d’un corps parlant. Il est impossible de résumer une existence d’une densité aussi exceptionnelle. Et son biographe, Gerald Horne (traduit par Joëlle Marelli), a manifestement été saisi par l’enchevêtrement des dons, des combats, des gloires, des études et des amitiés qui ont tissé la vie de l’une des personnalités les plus marquantes du XXe siècle. Retenons, des mille et une anecdotes qui émaillent le récit de son existence, les deux suivantes :

« La musique hébraïque m’émeut très profondément », confie-t-il à la BBC. « Un jour, on m’a pris pour un juif orthodoxe » - ou un « Falasha » d’Afrique [Juif éthiopien]. Il se laisse pousser la barbe pour Othello et, alors qu’il monte dans une rame de métro, un homme barbu se met à lui parler en hébreu. Robeson répond, comme il convient, en hébreu. « Alors, soudainement, son visage s’est fendu d’un large sourire et il m’a dit : ‘‘Vous n’êtes pas l’un des nôtres, vous n’êtes pas un Falasha… Vous êtes Paul Robeson’’ » (p. 157).

« Je suis allé chanter dans le sud du Pays de Galles et les mineurs gallois m’ont adopté dans leur cœur. J’y suis retourné encore et encore, et un jour j’ai porté une banderole pendant une de leurs manifestations de chômeurs. Cela a été le tournant de ma vie, vers 1930. Pour la première fois, des Blancs faisaient de moi un ami véritable » (p. 286).

Les éditions Otium ajoutent en fin de volume une bibliographie de dix titres afin de donner une petite idée « du regain d’intérêt de nombre d’éditeurs pour la culture afro-américaine et de la qualité de leurs publications ces dix dernières années ». Il est rarissime de voir un éditeur saluer de la sorte le travail de ses collègues. Et pour le coup, c’est une heureuse illustration de ce qui fut le ressort des engagements tant artistiques que politiques de Paul Robeson : servir une cause qui, parce qu’elle vous dépasse, vous grandit. Parmi ces dix titres figure l’étude d’Angela Davis Blues et féminisme noir. Gertrud « Ma » Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday, traduction de Julien Bordier, Libertalia, 2017 [1998], avec ce commentaire des éditions Otium : « Voilà un bien beau livre, fruit de recherches scrupuleuses, aux analyses fécondes. Un livre que nous aurions aimé publier, mais Nico est un sprinteur hors-pair. » Tel est l’univers impitoyable de l’édition alternative : on y rivalise pour éditer une histoire du Blues d’Angela Davis. Et justement, les éditions Libertalia viennent de rééditer en poche ce « bien beau livre ».

* * *

Qu’est-ce que le « blues » ? Le mot « blues » vient d’une expression anglaise du XVIIIe siècle, « blue devils », les « démons bleus », servant à désigner un état dépressif. Mais le « blues » proprement dit vient de la transformation qu’a opéré l’esclave noir sur l’expression anglaise : « L’appropriation altérée de ce terme par le peuple noir n’établit pas de distinction claire entre la subjectivité d’un état psychologique de dépression d’une part, et l’objectivité d’un état d’oppression construit socialement d’autre part » (p. 262). Le mot « blues » condense ainsi une double opération, irréversiblement intriquée : sur la langue et sur la situation politique et sociale. Le Blues témoigne en effet d’abord de la transformation opérée sur le phrasé de l’anglais par l’esclave : « Honey, where you been so long / Never thought you would treat me wrong / Look how you have dragged me down » (Ma Rainey, cité p. 81). Et la force de l’étude d’Angela Davies, c’est de scruter dans l’intime praxis du langage la « dimension esthétique » chère à Marcuse : « Le peuple noir n’adopta pas la langue anglaise parlée sans défier avec force l’oppression culturelle que cela impliquait ; cette défiance était intégrée dans la parole quotidienne » (p. 363). C’est donc à ce niveau, celui d’une parole quotidienne nourrissant une praxis poétique et musicale, que s’élabore la politique du blues, ici étudiée dans les textes et les interprétations de trois blueswomen fondatrices : Ma Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday. Mais pour l’entendre, encore faut-il avoir l’oreille délestée des préjugés issus de l’esclavage. C’est pourquoi bien des historiens « blancs » du blues n’y ont quasiment rien entendu. Ainsi, dans un ouvrage de référence datant de 1963, The Poetry of the Blues, Carters écrit :

« Il y a très peu de contestation sociale dans le blues. […] Il y a une plainte, mais la protestation est étouffée. […] Le poids oppressant du préjugé est si lourd et intériorisé, qu’il n’est pas étonnant de ne pas trouver beaucoup de contestation dans le blues » (cité par Davis, p. 219).

Paul Oliver, dans The Meaning of the Blues, va encore plus loin, se faisant l’écho des préjugés qui ont tant fleuri sous la plume des historiens de « l’esclavage des nègres » : « Le fait qu’il y ait très peu de contestation dans le blues est en partie le résultat de l’acceptation par le Nègre des stéréotypes qui ont été taillés pour lui » (cité p. 220). Et Angela Davis d’observer que ce sont pourtant ces Noirs prétendument plaintifs qui « initièrent des changements révolutionnaires dans les structures sociales des États-Unis » (p. 221). En outre, souligne-t-elle avec malice, l’analyse de ces critiques « oublie de prendre en compte la finesse du public à qui s’adressait le blues » (p. 219). Ainsi, tandis que les paroles de Ma Rainey ou Bessie Smith défiaient non seulement la culture blanche dominante, mais également le sexisme blanc ou noir, Billie Holiday pouvait, elle, s’emparer d’une chanson à l’eau de rose imposée par ses producteurs et en subvertir le sens par son interprétation :

« Quand elle chante la phrase ‘‘il n’y a pas d’amour plus grand’’, le timbre de sa voix en sape le sens littéral. […] Son message peut s’échapper des entraves idéologiques des paroles. Dans la musique, dans son phrasé, dans son tempo, dans le timbre de sa voix, les racines sociales de la douleur et du désespoir que vivent les femmes éclatent au grand jour » (p. 383).

Mais s’il est une chanson qui permit à Billie Holiday d’exercer sa puissance interprétative sur des paroles à sa mesure, c’est certainement Strange Fruit. Le Time Magazine l’a élu en 1999 « chanson du siècle ». Billie Holiday l’appelait son « cri de révolte » (p. 401). L’étrange fruit en question est le cadavre d’un homme noir lynché par une foule raciste. L’artiste ne put convaincre sa maison de production, la Columbia, de l’enregistrer. L’image de marque commerciale de l’entreprise et de sa chanteuse en auraient souffert, notamment dans le Sud. Elle n’en démordit pourtant pas et se tourna vers Milt Gabler, le fondateur du label indépendant Commodore Records, qui l’enregistra en 1939, tandis qu’à Londres Williams soutenait sa thèse de doctorat. Alors, dans le timbre de la voix de Holiday, rayonne une plainte qui fait l’esclave si grand, le maître si petit.
Strange Fruit est au départ un poème de Lewis Allan paru en 1937. Il le soumit à Billie Holiday qui le fit sien. Lewis Allan, alias Abel Meeropol, militant du Parti communiste américain, était comme Milt Gabler un fils d’immigrés juifs d’Europe de l’Est ayant fui l’antisémitisme. De la sorte, avec l’enregistrement de 1939, une boucle est bouclée :

« Les spirituals permettaient donc aux Noirs de se constituer en communauté et diffusaient dans ce groupe l’espoir d’une vie meilleure. En réinterprétant les récits de l’Ancien Testament sur la lutte du peuple hébreu contre l’oppression de Pharaon, ils construisaient un récit de communauté, celle des Africains asservis par l’esclavage en Amérique du Nord, qui transcendait le système esclavagiste et qui aspirait à son abolition » (p. 45-46).

Les éditeurs ont bien fait les choses : « Les chansons du CD accompagnant l’édition en grand format (2017) ainsi que l’intégralité des paroles relevées dans l’édition originale américaine sont disponibles en téléchargement sur le site Internet des éditions Libertalia : www.editionslibertalia.com/angeladavis » (p. 421). Je me permets d’y apporter ma pierre en vous recommandant, après avoir écouté Ma Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday, la version de Strange Fruit enregistrée en 1965 par Nina Simone dans l’album Pastel Blues. Je ne sais ce que vous y verrez, mais pour moi, c’est comme si une madone de Piero della Francesca guidait le peuple des barricades.

Ivan Segré

Deux historiens relaxés face à Philippe de Villiers

mardi 13 avril 2021 :: Permalien

Tribune publiée sur le site de Mediapart.

Deux historiens relaxés face à Philippe de Villiers

En mars 2016, le Puy du Fou, par la voix de son fondateur, Philippe de Villiers, a annoncé avoir racheté un anneau ayant appartenu à Jeanne d’Arc. En tant qu’historiens médiévistes travaillant notamment sur les usages publics de l’Histoire, nous avons été sollicités par le journal Le Monde pour publier une tribune sur leur site Internet (« Comment Philippe de Villiers récupère le mythe de Jeanne d’Arc ») dans laquelle nous avons relayé les doutes émis antérieurement par des spécialistes quant à l’authenticité de cet objet, voyant dans cette annonce une forme typique d’usage mémoriel de Jeanne d’Arc, si courant dans la France contemporaine.

Une dizaine de jours plus tard, Philippe de Villiers a obtenu un droit de réponse. Cela ne lui a semble-t-il pas suffi. Le 31 mai 2016, lui et l’Association pour la mise en valeur du château et du pays du Puy du Fou ont décidé de nous attaquer devant les tribunaux pour diffamation, exigeant de nous, par la voix de leur avocat, maître Gilles-William Goldnadel, 50 000 euros à titre de dommages et intérêts. Nous avons été mis en examen le 27 novembre 2017 et défendus depuis par maître Emmanuel Tordjman, que nous remercions chaleureusement.

Par deux fois, le tribunal de Versailles a reconnu notre bonne foi et celle du Monde, en nous relaxant en première instance, absence de toute faute confirmée en appel par un arrêt de la cour d’appel de Versailles du 9 septembre 2020. Philippe de Villiers ne s’est finalement pas pourvu en cassation.

Nous sommes donc sortis vainqueurs de cette bataille judiciaire qui a duré quatre ans. Pendant ces longues années de procédure, nous avons décidé, sur conseil de notre avocat, afin que les tribunaux puissent faire leur travail dans un environnement serein, de ne pas nous exprimer publiquement, de ne pas faire de ce procès une affaire médiatique et politique. En plus du poids psychologique et financier que nous avons supporté, ce long silence sans doute nécessaire a pourtant nui, de fait, à notre liberté de chercheurs. Il nous semble indispensable aujourd’hui, l’affaire close, d’en informer le public.

En effet, cette judiciarisation du débat historique, que l’on voit aussi se développer dans d’autres pays, y compris en Europe, a de quoi nous alerter, d’autant que le monde de la recherche est sous le coup d’attaques inédites et pour le moins inquiétantes, y compris de la part de membres du gouvernement, et qu’il subit de plein fouet les contrecoups de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR). Pourquoi faire ainsi appel aux tribunaux au lieu de se placer sur le terrain des idées et du débat scientifique, où chaque partie est libre, dans le respect des règles, d’exprimer ses opinions et conclusions appuyées sur des pièces et documents solides ?

Dans ce contexte, nous appelons l’ensemble des historien·nes, des archéologues, des archivistes, à créer et diffuser le plus largement possible (livres et articles de vulgarisation, sites, vidéos, conférences, débats, threads Twitter, tchats sur Twitch, etc.), une connaissance scientifique du passé, à expliquer leur travail au plus grand nombre et à militer pour que soit créé un vaste service public de l’histoire, destiné à faire connaître les sociétés anciennes et leur histoire. Celui-ci aurait pour but d’aider nos contemporains à prendre de la distance lors de débats que nous qualifions de mémoriels de plus en plus vifs et instrumentalisés politiquement, ou tout simplement, à partager avec eux le plaisir de se plonger dans une histoire sérieuse, documentée et de qualité accessible à tou·tes.

William Blanc & Christophe Naudin

La Semaine sanglante dans Le Monde

lundi 12 avril 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien publié dans Le Monde du 18 mars 2021.

Michèle Audin :
« On a trouvé des ossements de communards dans le sous-sol de Paris jusque dans les années 1920 »

Dans La Semaine sanglante. Mai 1871, légendes et comptes, la mathématicienne et écrivaine entreprend de réévaluer le nombre des victimes de l’écrasement de la Commune.

La mathématicienne et écrivaine Michèle Audin a publié cinq livres sur la Commune, dont deux fictions aux éditions Gallimard, Comme une rivière bleue (2017) et Josée Meunier. 19, rue des juifs, qui vient de paraître (L’Arbalète, 208 p., 17 €, numérique 12 €). Dans La Semaine sanglante, elle procède à un examen critique des travaux de comptage du nombre de victimes de la semaine du 21 au 28 mai 1871, qui a vu la Commune violemment réprimée par le pouvoir versaillais, et en propose une nouvelle estimation.

Comment en êtes-vous arrivée à écrire sur la « semaine sanglante » ?
Pour les personnes de ma génération qui, comme moi, ont été élevées dans une famille communiste, la Commune de Paris fait partie du patrimoine génétique. J’avais 17 ans la première fois que je me suis rendue au mur des Fédérés [lieu de commémoration dans le cimetière du Père-Lachaise, à Paris]. C’était à l’occasion du centenaire, en 1971. Ça m’a marquée. Puis, à partir de 2014, je me suis beaucoup documentée pour écrire mes deux romans sur la Commune.
Or, plus je m’y intéressais, plus je me rendais compte que, si nous savons que ces quelques semaines d’espoir se sont terminées par un massacre, personne ne sait exactement ce qui s’est passé ni combien de personnes ont été tuées, notamment lors de la Semaine sanglante. Le moindre des respects qu’on leur doit, c’est de ne pas les laisser disparaître encore une fois. J’ai repris le décompte des morts, de façon sérieuse, en faisant état de toutes les sources que j’ai pu trouver.

Pourquoi ce décompte reste-t-il un sujet polémique ?
Dès le 2 avril 1871, le gouvernement installé à Versailles mène une guerre meurtrière contre cette révolution. Pendant la Semaine sanglante, chacune de ses avancées dans Paris est suivie de massacres dans les quartiers conquis. Les vainqueurs se sont empressés d’écrire l’histoire de l’événement, ce qu’ont fait aussi quelques-uns des vaincus. Mais l’état de certaines sources en dit long sur les édulcorations et les falsifications effectuées dès juin 1871 par le pouvoir.
Une utilisation rigoureuse de ces sources montre que le nombre des inconnus inhumés dans les cimetières parisiens n’est pas de 6 500, comme l’a dit, vers 1879, l’historien « versaillais » Maxime Du Camp [1822-1894], mais d’au moins 10 000. Elle confirme aussi que de nombreux corps ne sont jamais arrivés dans ces cimetières, comme l’avait montré le journaliste radical Camille Pelletan [1846-1915], et que des évaluations plus hautes, autour de 15 000 ou 20 000 morts, ne sont pas exagérées.

Comment êtes-vous arrivée à ces nouvelles estimations ?
Je me suis essentiellement appuyée sur les registres d’inhumation des cimetières de Paris et de sa banlieue. Ils sont assez complets pour la période, non moins meurtrière, du 2 avril au 20 mai. Ce n’est pas le cas pour ce qui est de la Semaine sanglante, pendant laquelle les cimetières voient arriver des cadavres ramassés dans les rues par cinquantaines. Dans certains cimetières, on a un peu paniqué, et on a attendu quinze jours avant d’inscrire les inhumations. Dans d’autres, le registre est relativement bien tenu, comme à Montparnasse.
Certains historiens se sont arrêtés de compter le 30 mai. Mais si l’on prend le premier registre de cimetière venu, Montmartre, par exemple, on remarque que 492 corps d’inconnus sont arrivés le 31 mai. Pour compter les morts de la Semaine sanglante, il faut donc examiner tous les documents sur des inconnus enterrés dans les cimetières entre le 22 mai et le 22 juin. Or certains de ces papiers n’avaient jamais été consultés.

Que vous ont-ils appris ?
Par exemple, que le nombre de morts communiqué par le directeur des cimetières à Maxime Du Camp a été minimisé. Cette même historiographie a longtemps soutenu que de nombreux corps enterrés en dehors des cimetières, notamment dans des squares ou des chantiers, avaient été exhumés pour être finalement placés dans les cimetières. Ce n’était pas vrai. On a trouvé des ossements de communards dans le sous-sol de Paris jusque dans les années 1920, en particulier lorsqu’on a creusé les tunnels du métro. Ceux-là comme bien d’autres n’ont pas été comptés. De sorte qu’il est probable qu’on ne saura jamais exactement combien de personnes ont été tuées pendant la Semaine sanglante.

Propos recueillis par Antoine Flandrin

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