Le blog des éditions Libertalia

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Une culture du viol à la française dans l’émission Sortir du capitalisme

vendredi 7 juin 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Émission Sortir du capitalisme (mai 2019) consacrée à « La culture du viol. Une légitimation sociale des violences sexuelles » autour des livres En finir avec la culture du viol (Noémie Renard, Les petits matin) et Une culture du viol à la française (Valérie Rey-Robert, Libertalia).

Plutôt couler en beauté sur Le Fil des communs

vendredi 7 juin 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Le Fil des communs, 3 juin 2019.

Nous connaissions Corinne Morel Darleux pour son engagement au sein du Parti de Gauche et son combat pour l’écosocialisme. Sa hauteur intellectuelle n’a sans doute pas échappé à celles et ceux qui ont pris le temps de la suivre, de l’écouter, de la lire. La conseillère régionale d’Auvergne-Rhône-Alpes publie cette semaine un bel essai, à la trempe philosophique et littéraire, naviguant au fil de l’engagement pour une vie et un monde qui aient du sens. Ce sont 33 réflexions qui démarrent sur le cas Bernard Moitessier. Parti d’Angleterre et ayant franchi les trois caps légendaires de Bonne Espérance, le grand navigateur décide de ne pas rentrer. Moitessier marque alors les esprits avec son récit La Longue Route dans lequel se dégage une critique la société de consommation et de l’action humaine détruisant la nature. Corinne Morel Darleux y décèle un refus de parvenir, concept qu’elle développe à partir de sa propre expérience et de ses convictions politiques. C’est un acte de liberté, une émancipation de la tutelle et de l’autorité, une lutte contre l’hubris et la démesure, un outil au service de ce grand partage à établir. Le refus de parvenir est également une façon de réinvestir sa souveraineté d’individu. La dignité du présent vient alors donner de l’éthique aux façons que nous avons d’agir. Corinne Morel Darleux plaide pour une réflexion argumentée, celle qui permet les élans de liberté et de conscience aiguisée.
L’auteure ne dissocie aucunement le geste individuel de l’acte collectif. Elle ne cesse même à aucun instant de les imbriquer, brillamment. Elle perçoit dans l’enjeu universel à préserver les conditions de vie sur Terre une façon de réactiver la notion d’intérêt général. Face au réchauffement climatique, Corinne Morel-Darleux rappelle que la somme des actes individuels ne suffira pas. C’est bien au libre-échange et au capitalisme qu’il faut s’attaquer pour répondre à l’urgence environnementale. L’auteure plaide enfin pour un saut culturel car nous avons besoin d’un nouvel ordre imaginaire. Et pour cela, il faut mêler davantage création artistique, souci environnemental et critique sociale.
Avec de nombreuses références à l’appui, de Pasolini à Édouard Glissant, en passant par Romain Gary ou Cynthia Fleury, Corinne Morel Darleux livre un ouvrage passionnant qui donne à penser et à agir. Une belle ouverture sur des horizons émancipateurs.

Clémentine Autain

William Blanc à la Grande Librairie sur France 5

lundi 3 juin 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

William Blanc était l’invité de François Busnel dans La Grande Librairie du mercredi 29 mai 2019 pour Super-héros, une histoire politique.
Retrouvez l’émission dans son intégralité sur le replay de France.tv.

Entretien avec William Blanc dans Usbek & Rica

mercredi 29 mai 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Usbek & Rica, 29 mai 2019.

« On rêve du Moyen Âge car on est angoissé par notre avenir »

Alors que l’ultime saison de la série Game of Thrones vient de s’achever, l’historien William Blanc, spécialiste du Moyen Âge et de ses représentations dans la culture populaire, publie Winter is coming, une brève histoire politique de la fantasy (Libertalia, 2019). Un livre concis et stimulant, qui nous montre comment ce genre littéraire, né au XIXe siècle, se veut une critique de la modernité et du progrès technologique. L’envers, en un sens, de la science-fiction. Ou plutôt son pendant.
« La fantasy est fille de la modernité, écrit dès les premières lignes de son ouvrage William Blanc. Elle tire certes son inspiration de récits légendaires médiévaux, comme ceux de la Table ronde, mais ne peut s’expliquer sans les craintes que fait naître la révolution industrielle au XIXe siècle ». La littérature fantasy, qui dépeint des mondes imaginaires emprunts de mythologie, de surnaturel et de magie, est surtout connue pour les deux grandes sagas que sont Le Seigneur des Anneaux, de J. R. R. Tolkien, et Le Trône de fer, de George R. R. Martin, adaptée en série par HBO. Des aventures épiques, où il est question de héros, de lutte entre le bien et le mal, de dragons et autres créatures surnaturelles, au choix fascinantes ou effrayantes (parfois les deux).
On s’interroge en revanche trop rarement sur le contenu politique de la fantasy. Pourtant, dès les débuts du genre, nous rappelle William Blanc, le genre est marqué par sa très forte dimension politique. Sa représentation fantasmée et esthétisée du Moyen Âge – que l’on nomme « médiévalisme » – apparaît ainsi comme une façon d’en appeler à une époque idéalisée, antérieure à la modernité et aux ravages de la révolution industrielle. La Comté, le pays des Hobbits du Seigneur des Anneaux, se veut ainsi une utopie écolo, quand le Mordor, royaume du terrible Sauron, incarnation du mal, se caractérise quant à lui par ses machineries infernales, ses déluges de flammes et d’industrie. Si la critique de la modernité et de la technique s’inscrit tôt dans l’ADN de la fantasy – dès William Morris au début du XIXe siècle en fait –, le contenu politique des œuvres de ce genre va évoluer et épouser différentes époques. C’est cette traversée historico-politique que nous propose William Blanc dans Winter is coming. Nous en retraçons ici avec lui les grandes lignes.

Usbek & Rica : Vous avez déjà écrit un ouvrage sur le mythe du Roi Arthur (Le Roi Arthur, un mythe contemporain, Libertalia, 2016), puis un autre sur la figure du super-héros (Super-héros, une histoire politique, Libertalia 2018). Quelle était votre intention avec ce nouvel essai consacré à la fantasy ?  

William Blanc : L’idée était notamment de revenir sur la place du médiévalisme, cette représentation fantasmée du Moyen Âge dans nos sociétés, qui en dit long sur nous. On rêve aujourd’hui du Moyen Âge car on est angoissé par le monde qui nous entoure, par notre avenir. La fantasy, elle, a été pensée dès ses débuts comme une sorte de fable antimoderne, ou du moins une critique de la modernité. William Morris, une des premières grandes figures de la fantasy, n’est pas forcément contre la modernité, mais contre ses dérives. C’est une matrice essentielle de son œuvre. Il est socialiste, il ne veut pas revenir au Moyen Âge des rois et des reines mais il y trouve une forme d’utopie prémoderne.
Qu’il s’agisse de Morris ou de Tolkien, qui lui est plutôt conservateur, tous les deux trouvent dans le médiévalisme une forme de critique de la modernité. Et on trouve là un miroir opposé à la figure des super-héros qui, eux, se sont construits comme une idéologie de la modernité, autour de l’idée que le progrès, technique et scientifique, doit forcément amener un « mieux social ». Avec les super-héros, l’homme moderne a le pouvoir sur la nature. C’est justement une vision que des auteurs comme Tolkien ne supportent pas.

Quand on pense à la fantasy, on pense aussitôt à des auteurs comme J R. R. Tolkien ou George R. R. Martin, mais comment définir ce genre littéraire, ses contours ?  
Justement, je pense que la fantasy peut se définir par son rapport à la modernité. Elle met en scène des univers où la modernité n’a pas cours : on se situe systématiquement dans une sorte de Moyen Âge ou de monde pré-industriel, où la magie, l’enchantement et l’émerveillement sont encore présents, par opposition à un monde contemporain très rationnel. C’est un temps où la nature est très présente également, avec des univers très ruraux.

Pourquoi l’imagerie médiévaliste, cette représentation fantasmée du Moyen Âge, est-elle au cœur de la fantasy ? Pourquoi ce genre littéraire ne se réfère-t-il pas plutôt à l’Antiquité, par exemple ?
C’est une question essentielle. Pendant la Renaissance et le XVIIIe siècle, il y a une vraie fascination pour l’Antiquité, c’est une référence notamment pour les philosophes des Lumières. Le Moyen Âge, a contrario, est vu comme une période obscure. Par réaction à tout ce discours-là sur l’Antiquité, on va verser dans le médiévalisme. Certains réactionnaires, comme Chateaubriand, vont y faire appel. Chateaubriand va ainsi s’opposer à Voltaire en disant que le Moyen Âge c’est cette époque où a été inventé le véritable génie de l’Europe : c’est le temps des cathédrales, du grand christianisme. Après, il y a des figures plutôt progressistes, plutôt marquées à gauche, des romantiques, comme John Ruskin ou William Morris, qui vont trouver dans le Moyen Âge une sorte d’opposition à la modernité industrielle. Ils vont aller naturellement vers le Moyen Âge car l’Antiquité représente pour eux la rationalité, la raison, un monde extrêmement borné. Le Moyen Âge, lui, va être associé à la passion, à la furie des éléments, au chaos, à une forme de liberté. Il y a cette opposition binaire qui se construit à la fin du XVIIIe siècle et qui devient structurante au XIXe siècle.

La grande histoire imprime sa marque sur la fantasy. Vous évoquez dans votre ouvrage J. R. R. Tolkien, qui écrit son livre La Chute de Gondolin en 1916 et 1917, après avoir vécu l’horreur des tranchées pendant la Première guerre mondiale. Le Seigneur des Anneaux, lui, est rédigé pendant la seconde, alors que son fils est engagé dans ce conflit. Quelle lecture politique peut-on faire de l’œuvre de Tolkien ?  
Quand Tolkien dit qu’il ne fait pas de politique, je pense qu’il veut dire qu’il ne fait pas de politique « politicienne ». La Chute de Gondolin, il l’écrit effectivement en revenant des tranchées, et il veut clairement parler de ce traumatisme qu’il a vécu, de cette guerre industrielle qu’il a expérimentée. Quand Le Seigneur des anneaux est sorti, beaucoup de gens y ont vu une allusion à la Seconde Guerre mondiale, et même à la Guerre froide. Tolkien a refusé cette lecture en disant qu’il avait été surtout marqué par la Première Guerre mondiale. Mais Le Seigneur des anneaux parle aussi de la disparition des paysages naturels, de l’industrialisation. On peut faire beaucoup de lectures de l’œuvre de Tolkien – son œuvre est foisonnante – mais la lecture principale, de mon point de vue, c’est une nouvelle fois ce rapport à la modernité industrielle, qui le dégoûte, qui lui est insupportable.

Vous écrivez qu’il s’agit pour lui de « dénoncer la civilisation industrielle dans son ensemble »
Dans le fond, c’est ça. Quand on lit les lettres de Tolkien, on voit qu’il se réjouit du fait que les usines soient bombardées pendant la Seconde Guerre mondiale. Au moins, elles disparaissent du paysage ! Il rejette l’industrie, le scientisme. Quand j’avais lu pour la première fois Le Seigneur des anneaux – et en particulier ses trois premiers chapitres –, je ne comprenais pas, je trouvais ça ennuyeux. Mais en fait, ces trois premiers chapitres qui décrivent le pays des Hobbits, La Comté, sont au centre de l’œuvre. C’est l’utopie de Tolkien : un pays rural, avec de petites propriétés, habitées par des personnes qui respectent la nature et n’aiment pas se battre, où il n’y a pas de pouvoir politique constitué. Tolkien disait parfois qu’il était une forme d’anarchiste de droite. Il y a chez lui cette idée que chacun doit vivre dans son coin, avec une collectivité lâche, lointaine.

Le pouvoir est nécessairement corrupteur dans Le Seigneur des anneaux…  
Totalement. La quête du Seigneur des anneaux, ce n’est pas la conquête du pouvoir mais sa destruction.

En vous lisant, on se rend compte que Le Seigneur des anneaux peut être considéré comme une fable écologique (vous évoquez notamment sa réappropriation par les mouvements écologistes à partir des années 1960). Une figure de la saga est particulièrement intéressante, c’est celle des Orcs, ces monstres créés par Sauron. Vous dites qu’on peut en faire une double lecture : ils seraient à la fois les soldats du front déshumanisés et mutilés, mais aussi une anticipation des dérives des technosciences, des sortes de Frankenstein…
L’Orc est une sous-création. Tolkien est catholique. Pour lui, il y a la création divine, le monde naturel. Et puis il y a les usurpateurs, comme Sauron, qui vont avoir la prétention de créer et enfanter des aberrations. Clairement, on a également chez lui un discours sur les dérives de la science, la dénonciation du fait de jouer avec la nature et de la pervertir. L’Orc, c’est pour moi une des figures centrales du Seigneur des Anneaux.

Le succès populaire colossal du Seigneur des anneaux va faire beaucoup d’émules, permettant à la fantasy de s’ancrer dans la culture de masse. Quand George R. R. Martin s’attèle à l’écriture du Trône de fer, il entend, dites-vous, « repolitiser la fantasy ». C’est-à-dire ?
George R. R. Martin vient de cette génération qui a été la première à lire Tolkien et qui y a vu quelque chose de très politique. Pour lui, la fantasy est politique. À partir de la fin des années 1970 et du début des années 1980, vous avez l’apparition de grands cycles de fantasy qui imitent Tolkien et se vendent très bien, mais qui mettent la politique au second plan. Martin entend donc la replacer au centre, mais pour en donner une vision beaucoup moins manichéenne que Tolkien.

Justement, si on devait essayer de la résumer, quel serait le discours politique du Trône de fer ? On entend souvent dire que l’œuvre porte un discours sur le changement climatique…
Concernant le changement climatique, on voit qu’il y a une sorte d’appropriation culturelle en ce sens, un peu comme Tolkien avec la Seconde Guerre mondiale. À l’origine, i n’est pas prévu comme une fable sur le réchauffement climatique. Je pense que les showrunners de la série, qui ont adapté les ouvrages, ont œuvré dans ce sens. Au-delà de ça, chez Martin, il y a surtout l’idée de dire que dans la politique, il n’y a pas de bien ou de mal, de bon côté absolu. Il y a une dimension realpolitik chez Martin, c’est un discours finalement très américain, très pragmatique.

Une des grandes différences entre Tolkien et Martin, ça serait donc l’absence de dimension utopique dans l’œuvre du second ?  
C’est vrai. George R. R. Martin commence à écrire Le Trône de fer dans les années 1990, quand c’est la fin des grandes utopies. Ce n’est évidemment pas anecdotique.

Peut-on considérer la fantasy comme l’envers de la science-fiction qui serait, elle, une « mythologie de la modernité » ?  
Je pense qu’on peut le dire mais, en même temps, c’est le revers d’une même médaille. La science-fiction est une façon d’espérer encore de la modernité et du progrès technologique quand la fantasy parle de l’angoisse que tout cela génère. Ce sont deux visions qui se complètent, deux genres se répondent. Et les deux répondent à un besoin de merveilleux.

Propos recueillis par Fabien Benoit.

Eugène Varlin ouvrier relieur dans Les Inrocks

mercredi 29 mai 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Les Inrocks, 23 mai 2019.

Pourquoi il est important de se souvenir d’Eugène Varlin.

Deux livres font revivre une des figures de la Commune de Paris : l’ouvrier-relieur Eugène Varlin (1839-1871), militant infatigable de l’Association internationale des travailleurs. Cent quarante-huit ans après la fin de la Semaine sanglante, son œuvre politique demeure incandescente.

Pourquoi, en 2019, se plonger dans la biographie et les écrits d’Eugène Varlin, ouvrier-relieur du XIXe siècle qui a laissé derrière lui des dizaines d’articles publiés dans des journaux socialistes, et ce qu’il reste de sa correspondance ? La lecture d’un de ses textes les plus retentissants (que l’on trouve dans Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871, publié aux éditions Libertalia) suffit à se convaincre de l’intérêt qu’on doit lui porter, en ces temps de soulèvements sociaux et de répression politique. Il l’a prononcé en 1868, devant le tribunal, alors que lui et huit de ses compagnons membres de l’Association internationale du travail (AIT, la Ire Internationale) étaient condamnés à des peines de prison pour avoir soutenu financièrement les grévistes du bâtiment à Genève.

« Mettez le doigt sur l’époque actuelle… »
 
Ses mots (dont on lui fait crédit même s’il s’agit d’une œuvre commune dont il est le porte-parole) nous frappent encore comme un grand coup de surin en pleine poitrine : « Tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines. […] Mettez le doigt sur l’époque actuelle, vous y verrez une haine sourde entre la classe qui veut conserver et la classe qui veut reconquérir ; vous y verrez une recrudescence des superstitions que l’on croyait détruites par le XVIIIe siècle ; vous y verrez l’égoïsme effréné et l’immoralité partout : ce sont là des signes de la décadence ; le sol s’effondre sous vos pas ; prenez-y garde ! »
 
L’avertissement adressé au régime policier du Second Empire résonne avec l’époque – et ce n’est sans doute pas un hasard si les Gilets jaunes se sont réunis sur la butte Montmartre, où fut déclenchée la Commune, le 23 mars 2019.
 
Deux livres récemment parus lui redonnent vie – ou en tout cas le montrent vivant. Dans le premier, Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871 (éditions Libertalia), Michèle Audin – auteure d’un blog sur la Commune – a rassemblé ses écrits, pour certains inédits depuis leur première publication. Le second est une biographie signée par le grand historien de la Commune Jacques Rougerie. Eugène Varlin, aux origines du mouvement ouvrier (éditions du Détour) nous plonge plus largement dans le mouvement des sociétés ouvrières de la fin des années 1860.
 
« Le Mont des Martyrs n’en a pas de plus glorieux »
 
Peu de gens se souviennent sans doute de ce fils d’une famille paysanne né en 1839 à Claye-Souilly, en Seine-et-Marne. Il fut pourtant l’un des héros de la classe ouvrière naissante – « la personnalité la plus remarquable de la Commune », « l’âme de toutes les grèves, de toutes les manifestations », écrit de lui Jules Vallès, pourtant son adversaire parmi les meneurs de l’insurrection parisienne. « Le Mont des Martyrs n’en a pas de plus glorieux », abonde l’historien communard Lissagaray, en référence à la butte Montmartre où Varlin finit sa vie, lynché par la foule et fusillé par les Versaillais le 28 mai 1871, dernier jour de la Semaine sanglante. Il venait de défendre une dernière barricade rue de la Fontaine-au-Roi.
 
Varlin n’a laissé qu’une œuvre éparse et partielle composée d’articles de presse et de lettres. Sa vie entièrement tournée vers l’étude, et surtout, l’action concrète lui a peu laissé l’occasion de s’étendre théoriquement. « Pendant toute la durée de l’insurrection, Varlin ne se consacrera qu’aux tâches concrètes ; il ne s’agit rien moins que de faire vivre et combattre Paris et cela peut tenir au moindre détail », écrit Jacques Rougerie.
 
Membre de la première heure de l’AIT en 1865, il se consacre entièrement à organiser la solidarité ouvrière à travers les premières chambres syndicales, les caisses de résistance et la propagande en faveur du « socialisme collectiviste ou communisme non autoritaire », selon ses propres termes. Ce n’est pas pour rien si, le 26 mars 1871, il fut élu au conseil de l’assemblée municipale par trois arrondissements parisiens – le 6e, le 17e (avec 81 % des voix) et le 12e (avec 86,9 % des voix). « C’est le Paris ouvrier principalement qui vote pour lui », note Rougerie. Il le lui rend bien.
 
« L’ère moderne fera son temps »
 
Varlin milite sans relâche pour la réduction de la durée de la journée de travail, la séparation de l’Église et de l’État, la liberté de la presse et d’association, l’instruction laïque et obligatoire ou encore l’impôt progressif. « L’association n’a pas pour but d’organiser les travailleurs en vue de soutenir une lutte permanente contre les détenteurs de capitaux. Elle vise plus haut. Elle se propose de réaliser l’affranchissement complet du travail, en amenant les travailleurs à la possession de l’outillage social et les éléments naturels indispensables à la production. Loin de vouloir organiser la guerre, elle a la prétention d’établir la fraternité entre les hommes sans distinction de race, de couleur, ou de croyance », écrit-il. Sous la Commune, dont il fut délégué aux Finances et membre de la Commission de la Guerre, il prit notamment la décision de suspendre la vente des objets au Mont-de-Piété, cette institution de prêts sur gage qui finissait par ruiner les pauvres.
 
Après avoir défendu désespérément Paris contre les Versaillais, et s’être opposé à l’exécution d’une cinquantaine d’otages, rue Haxo (20e), il est fait prisonnier et exécuté à Montmartre le 28 mai 1871, à 31 ans. « L »Internationale française a perdu en lui son propagateur le plus intelligent et le plus constant ; les ouvriers ont perdu un ami, un conseiller de toutes les heures », écrit son ami Benoît Malon. « Ce n’est que l’un des plus tristes exemples de la répression sauvage qui s’abat alors sur Paris », conclut Jacques Rougerie.
 
Entretenir son souvenir, c’est raviver la flamme de son aspiration à un monde plus juste. Et rendre plus forts les mots de cet ouvrier qualifié de l’atelier du verbe : « L’Antiquité est morte d’avoir gardé dans ses flancs la plaie de l’esclavage ; l’ère moderne fera son temps si elle ne tient pas plus compte des souffrances du grand nombre, et si elle persiste à croire que tous doivent travailler et s’imposer des privations pour procurer le luxe à quelques-uns. »

Mathieu Dejean

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