Le blog des éditions Libertalia

Antifa le jeu dans Alternative libertaire

lundi 9 mai 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Alternative libertaire (novembre 2021).

Le collectif La Horde a sorti cet automne un jeu participatif, Antifa. Nous avons testé avec enthousiasme ce jeu et souhaitions en savoir un peu plus sur sa genèse, ses éventuels développement futurs et les projets du collectif La Horde.

Alternative libertaire : Pouvez-vous nous présenter le collectif La Horde ?
La Horde : Depuis 2012, notre collectif propose, sur un site Internet, de quoi accompagner la lutte contre l’extrême droite et mettre en valeur l’antifascisme : nous publions des analyses et des infos sur les groupes nationalistes, nous relayons les initiatives des collectifs qui s’y opposent et nous proposons du matériel pour mieux comprendre (cartographie, chronologie, argumentaires) et pour se rendre visible (stickers, badges…).
On essaye d’être une boîte à outils qu’on espère utile à toutes celles et tous ceux qui se mobilisent contre l’extrême droite et ses idées. Nous participons aussi à des discussions ou des formations, à l’invitation de collectifs antifascistes.

AL : Comment passe-t-on du site Internet au jeu de plateau ?
La Horde : Au départ, le jeu était un outil de formation : plutôt que de parler de l’antifascisme dans une relation verticale (quelqu’un qui raconte, les autres qui écoutent), on s’est dit que ce serait plus vivant et plus horizontal de proposer un jeu de rôle dans lequel les personnes feraient vivre un groupe antifasciste.
Cela permettait ainsi de transmettre notre expérience (tout ce qui se passe dans le jeu s’inspire d’événements ou d’anecdotes véritables) tout en mettant les gens en situation de devoir faire des choix collectivement, puisque c’est un jeu coopératif (il faut choisir les actions, les moyens pour les préparer, gérer des ressources, etc.).

AL : Combien de temps avez-vous passé sur la conception du jeu depuis l’idée de départ ?
La Horde : Le jeu a été développé pendant trois ans, et il a considérablement évolué au fil des formations au sein desquelles il a été utilisé, grâce à l’apport de tou·te·s les participant·es, militant·es ou non. Les copains de la Mare aux Diables, une association anarcho-ludique, nous ont aussi beaucoup aidé pour épurer le jeu, afin de le rendre éditable.
Il était indispensable pour nous que l’aspect politique et les exigences ludiques s’articulent entre eux : un jeu politique, OK, mais aussi un bon jeu, c’est-à-dire un jeu où on se sent impliqué·e, et où les règles sont au service du propos.

AL : Des présentations du jeu ont eu lieu. Quels ont été les premiers retours ?
La Horde : Ce qui nous a motivé pour l’éditer, c’est que les gens, lors des formations, s’amusaient vraiment tout en se posant des questions, souvent on nous demandait si on pouvait laisser un exemplaire du jeu, et malheureusement ce n’était pas possible. Depuis sa sortie en librairie, début octobre, le jeu s’est bien diffusé, et on n’a eu que des retours positifs jusqu’à présent.

AL : Le jeu est uniquement destiné aux militant·es convaincu·es ou bien je peux y jouer aussi avec mon cousin soc-dem ?
La Horde : Le jeu s’adresse à tout le monde (comme on dit, « l’antifascisme, c’est l’affaire de tou·te·s  ! »)  : son objectif premier étant de populariser les pratiques activistes et de déconstruire les idées toutes faites sur l’antifascisme, si seul·es les antifas pouvaient y jouer, il ne servirait pas à grand-chose !
Par ailleurs, la mécanique du jeu permet d’avoir des pratiques variées (aller dans la rue ou pas, utiliser Internet ou pas, etc.) sans qu’une stratégie soit immanquablement gagnante ou perdante. Par exemple, on a décidé qu’une manif était plus efficace qu’une pétition, mais d’une part les deux restent possibles, et d’autre part on a aussi pris en compte qu’une manif est plus risquée et plus aléatoire.

AL : J’ai testé le jeu et j’ai vraiment aimé. Est-ce qu’il est prévu des extensions : scénarios, personnages ?
La Horde : Le jeu propose déjà, dans sa forme actuelle, des extensions, comme par exemple les motivations secrètes, qui peuvent venir pimenter un peu le mode coopératif. On propose aussi des scénarios, et si le jeu rencontre son public, on espère qu’il y aura de l’émulation, et que de nouveaux scénarios, proposés par des joueurs et joueuses autres que nous, pourront être proposés sur notre site, dans l’espace consacré au jeu.
On est aussi en train de travailler, avec un copain informaticien, à une version numérique du jeu, mais pour l’instant c’est encore à l’état de projet.

AL : Un petit mot de Libertalia, quel a été leur rôle ?
La Horde : Avec Charlotte et Nico, qui animent les éditions, on se connaît depuis plus de vingt ans, et il était tout naturel pour nous de le faire avec eux, comme cela a été le cas au moment où on a pensé à traduire le livre de Bernd sur l’histoire de l’antifascisme allemand. Libertalia a non seulement une ligne éditoriale militante qui nous correspond, mais aussi des pratiques qui montrent leur souci de s’adresser au plus grand nombre.
C’est grâce à eux que le jeu a pu être proposé à un tarif aussi accessible, comparativement aux jeux équivalents dans le commerce.

AL : Est-ce que d’autres types de supports sont aujourd’hui prévus pour prolonger votre travail ?
La Horde : On a un autre projet de livre, qui ne serait pas une traduction cette fois mais un texte original, mais il est pour le moment encore au stade de l’écriture. On nous demande souvent quand sortira la nouvelle version de notre cartographie de l’extrême droite, mais là aussi, on travaille à un nouveau support, et on préfère prendre le temps de le faire bien, plutôt que de nous précipiter.

Propos recueillis par David (UCL Grand Paris sud)

May Picqueray la réfractaire dans la revue Brasero

lundi 9 mai 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans la revue Brasero (automne 2021).

Née en 1898 et décédée en 1983, Marie-Jeanne (dite May) Picqueray a passé son enfance en Bretagne dans une famille modeste dont la mère l’élève avec dureté. Après un séjour au Canada, elle revient en France où son premier mariage est un échec. Elle travaille alors comme interprète et dactylo.
Arrivée à Paris en 1918, elle y rencontre un étudiant en médecine serbe, Dragui Popovitch, qui lui fait découvrir les idées anarchistes grâce aux conférences de Sébastien Faure, début d’un engagement de toute une vie. Elle adhère aux Jeunesses anarchistes des 5e et 13e arrondissements et aux Jeunesses syndicalistes, tout en militant activement en faveur de Sacco et Vanzetti. Devenue secrétaire administrative de la Fédération unitaire des métaux de la CGTU après la scission de la CGT, elle est désignée pour accompagner son secrétaire général, l’anarcho-syndicaliste Lucien Chevalier (1894-1975), au congrès de novembre 1922 de l’Internationale syndicale rouge à Moscou (ISR). Sur le chemin, ils s’arrêtent à Berlin, avec d’autres compagnons syndicalistes, pour rencontrer Rudolf Rocker, Emma Goldman et Alexandre Berkman, qui les informent de la répression contre les anarchistes et les ouvriers en URSS. Arrivés à Moscou, entre deux séances du congrès de l’ISR où Chevalier défend l’indépendance syndicale par rapport aux partis politiques, ils parviennent à fausser compagnie à leurs « interprètes » – des membres de la Tchéka – pour rendre visite à des militants anarchistes. Ils plaident aussi la cause des anarchistes emprisonnés auprès des autorités et obtiennent la libération de Mollie Steimer et Senya Flechine. Au cours d’un repas officiel en présence de Trotski, elle n’hésite pas à chanter Le Triomphe de l’anarchie devant ses hôtes médusés. Après avoir été secrétaire d’Emma Goldman à Saint-Tropez lors de la rédaction des mémoires de celle-ci, May sera employée notamment par les Quakers américains et aidera par tous les moyens possibles les « indésirables » de toutes nationalités, internés dans les camps du Sud-Ouest de la France (Gurs, le Vernet d’Ariège) avant de regagner Paris clandestinement en 1941 et d’intégrer un réseau qui fabrique des faux papiers et recherche des refuges pour des évadés français d’Allemagne. Membre du syndicat des correcteurs en 1945 (elle travaillera notamment au Canard enchaîné), elle adhère à la Fédération anarchiste en 1957 et, dans les années 1970-1980, fonde le journal Le Réfractaire et participe aux mobilisations contre l’extension du camp militaire du Larzac et à la résistance des habitants de Plogoff contre un projet de centrale nucléaire.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette vie aussi digne que bien remplie mais, à l’heure de cette réédition, une constatation s’impose. May Picqueray a appartenu à une génération qui a su d’emblée refuser contre vents et marées l’imposture de la prétendue « révolution d’Octobre » et considérer le « socialisme réel » comme ce qu’il était en réalité : un régime totalitaire et un capitalisme d’État. Son grand mérite est d’avoir su lutter à contre-courant, malgré d’immenses difficultés, tout en préservant les faibles chances d’un renouveau. Et c’est pour cela qu’il faut lire, et relire, un tel témoignage. À l’heure actuelle, cependant, la majorité du mouvement anarchiste organisé se contente d’accompagner les vestiges de la gauche et de l’extrême gauche dans ses errements, voire dans ses reniements. Mais c’est une autre histoire…

Charles Jacquier

La Ferme des animaux dans la revue Brasero

lundi 9 mai 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans la revue Brasero, automne 2021.

Lire Orwell, notamment La Ferme des animaux, aujourd’hui

Il a beaucoup été question de George Orwell (1903-1950) ces derniers mois : nouvelles et multiples traductions de ses deux romans les plus célèbres (La Ferme des animaux et 1984 ou Mille neuf cent quatre-vingt-quatre), adaptations du dernier en bandes dessinées, réédition de sa biographie par Bernard Crick, rééditions (ou traduction) d’essais sur son œuvre, entrée de l’auteur dans la célèbre collection de la Pléiade avec une nouvelle traduction. N’en jetez plus !
Que s’est-il donc passé pour arriver à ce curieux emballement ? Au royaume éthéré des idées, les faits sont souvent terre à terre : soixante-dix ans après sa mort, les écrits de George Orwell entraient dans le domaine public et devenaient libres de droits. Les traductions de La Ferme des animaux et de 1984 étant anciennes, Gallimard décida d’occuper le terrain : la maison proposa une nouvelle traduction de 1984, puis le volume de la Pléiade déjà mentionné. Enfin, elle reprit la traduction de la Pléiade, sans l’appareil critique, pour la nouvelle édition de poche de La Ferme des animaux et de 1984. Il y a donc trois traductions différentes de 1984 chez le même éditeur. Tout cela, bien sûr, au nom de la sacro-sainte littérature dont l’entrée dans la Pléiade constitue une sorte de canonisation. Et en oubliant au passage que George Orwell se définissait lui-même comme « un écrivain politique – en donnant autant de poids à chacun des deux mots » : « son souhait le plus cher » n’avait jamais été de faire de la littérature pure, mais de « pouvoir transformer l’essai politique en une forme d’art ».
Il en résulta l’idée que la critique hâtive associa l’œuvre d’Orwell à la maison de la rue Sébastien-Bottin. Alors même qu’elle s’était contentée du service minimum durant des décennies, en proposant seulement ses deux plus célèbres romans. Le minimum aurait été de rappeler que ce n’était pas ce « grand éditeur » qui permit aux lecteurs francophones de découvrir l’œuvre de George Orwell mais, durant les années 1980 et 1990, les éditions Ivrea (ex-Champ libre) qui traduisirent ses autres livres et entreprirent, en collaboration avec les éditions de l’Encyclopédie des nuisances, la traduction des quatre volumes essentiels des Essais – Articles – Lettres. Et, au cours des années 2000, c’est un autre « petit éditeur », Agone, qui proposa la traduction intégrale des chroniques d’Orwell dans Tribune, ses Écrits politiques (des articles qui n’avaient pas été retenus par sa veuve dans les Essais), un choix de sa correspondance, Une vie en lettres, et deux essais, l’un de John Newsinger, La Politique selon Orwell (2006), l’autre de James Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité (2012).
Ce rappel relativise la contribution de Gallimard à la diffusion de l’œuvre de George Orwell, réduite à la seule politique du prestige sur papier-bible et de l’occupation médiatique, pour ne pas dire plus trivialement du tiroir-caisse. Et au moins mentionner les éditeurs qui s’en sont véritablement préoccupés et ont fait en amont l’essentiel du travail.
Si ses trois chefs-d’œuvre sont bien Hommage à la Catalogne, La Ferme des animaux et Mille neuf cent quatre-vingt-quatre, tout un chacun gagnera donc à se reporter aux éditions et aux traductions que proposent respectivement Ivrea, Libertalia et Agone – d’autant que le premier ne figure chez Gallimard que dans la Pléiade et que les deux suivants, outre une traduction souvent jugée meilleure, offrent des éditions augmentées avec préface et appareil critique qui ne figurent pas dans la collection Folio-Gallimard. Quant à La Ferme des animaux – cette fable sur la révolution russe et sa trahison – qui est son livre le plus accessible pour toute personne voulant commencer à lire Orwell, il faut rappeler que c’est « certainement son œuvre la plus parfaite – la seule aussi dont il fût lui-même vraiment satisfait » et que ladite édition Libertalia reproduit en annexe la préface à l’édition ukrainienne de 1947 et le projet non retenu de préface à l’édition anglaise de 1945 qui définissent les objectifs de ce livre. Dans la première, il écrit que « rien n’a davantage contribué à la corruption de l’idée originelle du socialisme que la croyance selon laquelle la Russie est un pays socialiste et que tous les agissements de ses dirigeants doivent être excusés et justifiés, voire imités ». Cela dit bien en quoi « la lutte antitotalitaire d’Orwell ne fut que le corollaire de sa conviction socialiste », comme le souligne Simon Leys. Et dans le second texte, il s’en prenait à la falsification et à la malhonnêteté en tant que telles des intellectuels en soulignant : « Troquer une orthodoxie pour une autre n’est pas forcément un progrès. L’esprit qui fonctionne comme un gramophone, voilà l’ennemi – qu’on soit d’accord ou non avec la chanson du disque qui tourne dessus à tel ou tel moment. »
Ce n’est pas non plus Gallimard qui a enfin proposé une traduction du livre de l’anarchiste canadien George Woodcock (1912-1995) mais, là aussi, un « petit éditeur » (Lux), qui permet aux francophones de lire enfin ce bel essai plus de cinq décennies après sa parution en anglais. Woodcock rapportait ses souvenirs sur l’ami, connu entre 1942 et 1949, l’imaginant sous les traits de Don Quichotte. Il se penchait ensuite longuement sur ses écrits d’une manière précise et équilibrée, sans jamais tomber dans l’hagiographie. Qualifiant sa prose de « cristalline » et Orwell lui-même d’homme « bon et indigné », il considérait que celui-ci avait toujours été « en quête de la vérité parce qu’il savait qu’elle seule pourrait assurer la survie de la liberté et de la justice ». Il est toutefois regrettable que le titre original The Crystal Spirit n’ait pas été conservé ou transposé en français car il synthétise parfaitement le propos de Woodcock…
Parmi les rares commentateurs francophones d’Orwell, Jean-Claude Michéa occupe une place à part. Auteur en 1995 d’un essai remarqué, régulièrement réédité, il est aujourd’hui repris avec un inédit (Orwell anarchiste tory). Il pose une question essentielle : l’intelligentsia de gauche contemporaine a-t-elle « rompu d’une façon ou d’une autre avec les schémas classiques de la double pensée et de l’esprit de gramophone » ? En l’occurrence, poser la question, c’est y répondre et il n’y a nul besoin de partager toutes les analyses de Michéa pour insister sur la nécessité de lire et de relire Orwell dans cette perspective, à une époque où les « petites orthodoxies malodorantes » se doublent d’un irrationalisme et d’une inversion des valeurs manifestes. Il faut donc redire, après Simone Leys, qu’« aujourd’hui, je ne vois pas qu’il existe un seul écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat ».

Charles Jacquier

Rino Della Negra dans Le Mag de la Seine-Saint-Denis

mercredi 4 mai 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Mag de la Seine-Saint-Denis, le 28 avril 2022.

Rino Della Negra,
Une étoile rouge ne meurt jamais

Rino Della Negra, fusillé à 20 ans avec ses camarades du groupe Manouchian, est une figure de la Résistance et du Red Star où il fit un trop court passage. Deux historiens, dans une biographie passionnante, nous replongent dans cette vie si courte et si dense fauchée par les balles nazies.

En ce début de saison 1943-1944, le Red Star Olympique vient d’engager un jeune joueur très prometteur du nom de Rino Della Negra. Le club vit des années fastes et l’engagement de cet ailier droit, rapide comme l’éclair – il court le 100 mètres en 11 secondes – et de surcroît buteur et dribbleur hors-pair, promet de beaux lendemains au club audonien.
En cette année 1943, le club est tenant de la Coupe de France et compte bien grâce à l’arrivée de Rino rajouter une ligne de plus à son palmarès. Dans une nouvelle que lui a consacré Didier Daeninckx, on peut lire ces propos qu’il lui fait tenir : « C’est pourtant simple : [avec le ballon] on danse ensemble. Il faut apprendre la légèreté. Le football c’est aérien. Observe un ballon, ça vole, ça rebondit, ça virevolte… Quand je suis au milieu de la pelouse, c’est comme quand j’invite une fille sur la piste de danse. Je la guide en douceur. J’ai l’impression d’être monté sur roulettes, d’être aussi souple que la môme caoutchouc ! Si tu restes planté sur tes guibolles comme sur des échasses, tu ne feras rien de bon. » Ce matin d’hiver, Rino, pour la première fois, est absent de l’entraînement sur la pelouse du Stade de Paris, à Saint-Ouen, le futur stade Bauer. Caprice de jeune homme ou refus de se plier à la discipline sportive ? Non, Rino Della Negra a refusé de répondre à sa convocation pour partir en Allemagne accomplir le Service du travail obligatoire. Il disparaît et rentre en résistance active contre l’occupant nazi. Le voilà clandestin.
Le 21 février 1944, Rino Della Negra et 21 partisans du groupe Manouchian, FTP-MOI (Main-d’œuvre immigrée) sont fusillés au fort du Mont-Valérien. La 23e membre de ces francs-tireurs et partisans, Olga Bancic, sera décapitée cinq mois plus tard en Allemagne. Ils sont accusés d’être des criminels, d’avoir participé à la résistance armée, organisant des attentats contre des hauts gradés allemands ou des collaborationnistes.
Rino Della Negra est né en 1923 à Vimy, dans le Pas-de-Calais, de parents italiens. Son père, briquetier, fait partie de ces nombreux ouvriers qui ont quitté l’Italie au lendemain de la Première Guerre mondiale pour fuir le chômage et la pauvreté, mais aussi pour aider à reconstruire le pays. Rino et sa famille s’installent en banlieue parisienne à Argenteuil, dans un quartier appelé la « Petite Italie ». Il grandit là, jouant à la pétanque et au foot au sein d’une communauté où l’entraide est toute naturelle. A 14 ans, il quitte l’école et devient ouvrier ajusteur aux usines Chausson où son travail consiste à préparer, monter et ajuster au mieux les radiateurs pour automobiles et camions. Autour de lui, quand la guerre civile éclate en Espagne, il voit certains de ses amis s’engager dans les Brigades internationales. Mais toujours autant passionné par le sport, en particulier le football, il joue dans les clubs locaux et accumule avec ses équipes les victoires, remportant ainsi la Coupe de la Seine « corpo » en 1938.
Dès son passage à la clandestinité, Rino, grâce à ses amis, intègre les réseaux de résistance communiste FTP, puis le 3e détachement, composé uniquement d’Italiens, des MOI, dans le légendaire groupe Manouchian. Il possède des faux papiers au nom de Chatel, mais ce passage à la clandestinité recouvre des formes étonnantes. Rino continue non seulement à voir ses parents, ceux-ci ignorant tout de ses activités de résistant, et en plus ne met pas fin à ses activités de footballeur. Une double vie, qui, aussi surprenant que cela apparaisse, lui évite d’être repéré, alors que le groupe Manouchian est pisté par 200 agents des Brigades spéciales.
Dans les années 2000, la figure de Rino Della Negra devient un véritable mythe pour les supporters du Red Star. Des chants et des banderoles lui sont dédiés et le mettent à l’honneur. Une plaque commémorative, apposée à l’entrée du stade Bauer de Saint-Ouen a été inaugurée lors du soixantième anniversaire de sa mort. Une rue de la ville portera bientôt son nom, et quant à la tribune nord abritant le kop que les supporters avaient d’eux-mêmes baptisée du nom de Rino, elle le sera officiellement très prochainement une fois que le futur stade sera rénové.

Claude Bardavid

Rino Della Negra sur le site Nonfiction

mercredi 4 mai 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur le site Nonfiction, le 14 avril 2022.

Rino Della Negra :
le jeune footballeur du « groupe Manouchian »

Dans cet entretien, Jean Vigreux et Dimitri Manessis reviennent sur leur biographie de l’ouvrier immigré, footballeur en banlieue parisienne, partisan des FTP-MOI, mort en martyr à 20 ans.

Jean Vigreux est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne-Franche-Comté et directeur de la Maison des sciences de l’Homme de Dijon. Il est spécialiste du Front Populaire et de la Résistance. Dimitri Manessis, docteur en histoire contemporaine, est chercheur associé au laboratoire LIR3S, de l’Université de Bourgogne Franche-Comté. Ils reviennent tous les deux sur leur biographie Rino Della Negra, footballeur et partisan, publiée par Libertalia.

Nonfiction : Comment expliquer votre intérêt pour ce sujet original, Rino Della Negra pouvant être considéré comme une figure quelque peu oubliée, bien qu’il existe, comme vous le rappelez, une tribune à son nom dans le stade du Red Star ? Bien peu savent en effet, y compris parmi les supporters du Red Star, qu’il fut un partisan du Groupe Manouchian, exécuté pour faits de Résistance. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous plonger dans ses archives que vous détaillez dans le livre ?

Dimitri Manessis : Nous avons été amenés vers ce sujet par des acteurs assez inattendus dans le champ des études historiques, à savoir les supporters d’un club de football de banlieue. C’est en réalité grâce à eux et à leur action que nous avons rencontré la figure de Rino Della Negra. Fréquentant depuis 2016-2017 les tribunes du Red Star, je me suis procuré une écharpe sur laquelle était inscrit le nom de Rino Della Negra – écharpe vendue non par le club mais par les supporters eux-mêmes. J’avais déjà entendu parler de cette figure résistante parmi les anciens joueurs, sans en savoir beaucoup plus. Or, alors que je portais cette écharpe lors d’un séminaire à l’Université de Bourgogne, mon directeur de thèse de l’époque, Jean Vigreux, m’interroge sur sa signification. Dès le lendemain, pris d’un vif intérêt pour le sujet, il m’a proposé qu’on se lance dans un travail de recherche… et c’est comme cela que tout a commencé.

Jean Vigreux : Ce n’est pas très bien qu’un directeur de thèse fasse une telle proposition malhonnête à son doctorant qui doit rédiger sa thèse ! Depuis Dimitri l’a très bien terminée, elle est même publiée aux éditions universitaires de Dijon et j’en suis très fier et très heureux ! Elle porte sur les secrétaires généraux du PC au moment du Front populaire, pour la province, complétant la thèse de Bernard Pudal sur le groupe dirigeant du PCF dans les années 1930. Comme Dimitri, j’avais une image très floue de Rino Della Negra au départ. Je ne trouvais pas plus d’informations en me renseignant sur les fusillés du Groupe Manouchian des FTP-MOI, dont je connaissais un peu l’histoire, ni en regardant la notice du Maitron des Fusillés. Mais le détachement italien est le moins connu des groupes qui le constituait, notamment en comparaison avec les Arméniens.
Pour mener cette recherche, nous avons bénéficié d’éléments favorables : l’ouverture des archives de la Seconde Guerre mondiale en 2015, au Service historique de la Défense (SHD) de Vincennes, mais aussi la consultation des archives de la Défense à Caen, ainsi que celles de la Préfecture de Police de Paris, qui sont désormais au Pré-Saint-Gervais, sans oublier les archives nationales (archives des juridictions et de la police judiciaire). Au-delà de ces archives officielles, nous avons également eu accès aux archives familiales et privées, notamment par le biais de la belle-sœur de Rino Della Negra. Cette rencontre entre la grande Histoire et la « petite » nous permet d’avoir une perspective d’histoire sociale « par le bas ». Nous partageons cette vision de la Résistance, non seulement par ses idées et ses valeurs, mais aussi par les parcours individuels de ceux qui l’on faite au quotidien dans la clandestinité, avec tous les dangers encourus.

Ce qui est d’autant plus original dans le parcours de Rino Della Negra est cette triple trajectoire : immigrée, ouvrière et sportive. Est-ce cela qui vous a aussi intéressé dans cette biographie ?

DM : Il est certain que ce sont trois thématiques qui nous ont guidées dès le début. Mais il faut bien comprendre de quel football on parle à cette époque-là. Rino lui-même participe à une grande diversité de clubs dans sa courte carrière d’amateur puisqu’il n’a jamais été professionnel. Il a d’abord joué dans des petits clubs de banlieue puis dans le « sport corpo », en lien avec le monde ouvrier, puis dans le club de la Jeunesse sportive d’Argenteuil qui, lui, est affilié à la FSGT. On retrouve là tous les enjeux du sport travailliste ou ouvrier. Il joue d’ailleurs au football – la grande passion de sa vie – mais il participe aussi à des clubs omnisports en sa qualité d’ouvrier de la métallurgie parisienne, en cette période de Front populaire durant laquelle l’ouvrier métallurgiste devient une figure de proue de la lutte. On perçoit ainsi l’enjeu de la politisation par le sport, son club d’Argenteuil portant, avant qu’il ne le rejoigne, le nom de Jean Jaurès.
Puis, au début des années 1940, la FSGT est progressivement purgée de ses cadres communistes. À cet égard, les sportifs sont des membres à part entière de ces sociétés ouvrières traversées par des enjeux politiques. Bien entendu, les engagements des sportifs d’aujourd’hui, à l’heure du « foot business » et du « star system » n’ont rien de comparable, mais on retrouve parfois, malgré tout, cette dimension politique (à gauche comme à droite, d’ailleurs). Le monde du football, hier ou aujourd’hui, nous dit beaucoup sur les conflits et contradictions politiques et sociales de notre monde.

JV : Cette triple dimension, immigrée, ouvrière et sportive, renvoie à une histoire populaire dans laquelle nous nous inscrivons, comme celle qu’a proposée Michèle Zancarini-Fournel, ou encore celle de Gérard Noiriel, inspiré par Howard Zinn. Nous nous intéressons en particulier aux enjeux de l’immigration économique de l’entre-deux-guerres, le père (briquetier) de Rino Della Negra arrivant du Frioul dans le Pas-de-Calais, là où il faut reconstruire la France, dans sa partie la plus durement touchée par la Première Guerre mondiale. Comme l’a retracé Pierre Milza, cette immigration italienne est autant une immigration économique que politique, marquée par l’antifascisme d’une communauté qui fuit les « chemises noires ».
Puis en 1926, quand Rino a 3 ans, la famille se retrouve à Argenteuil, où il existe déjà une immigration italienne importante qui va accueillir les réfugiés antifascistes, en particulier dans le quartier Mazagran, dans une forme de sociabilité ouverte à d’autres communautés populaires et ouvrières locales, notamment au sein des cafés. Les « maisons du peuple » (pour reprendre l’expression de Balzac) permettent un processus de politisation par la discussion et les loisirs. Nous avons été surpris à cet égard par le fait que, sur les photos qui montrent ces jeunes jouant aux boules, Rino Della Negra fait plus vieux que son âge, avec déjà une conscience ouvrière très forte, lui qui travaillait à l’usine depuis qu’il avait 14 ans. Cette « banlieue rouge », ouvrière et populaire, largement exclue de l’enseignement secondaire et supérieur sous la IIIe République, était marquée par une identité politique très forte, Argenteuil faisant partie des municipalités gagnées par le PC en 1935, dont Gabriel Péri avait été élu député dès 1932. Les copains de Rino Della Negra, plus âgés que lui, partirent ensuite combattre dans les Brigades internationales.

Au-delà de ces aspects politiques et sociaux, l’ouvrage laisse apparaître une dimension héroïque dans le parcours de Rino Della Negra, tout à fait admirable de courage dans son entrée dans la clandestinité, puis dans la lutte armée, jusqu’à son arrestation et son exécution. Dans votre dernier chapitre, vous revenez sur la mémoire du résistant comme du groupe des FTP-MOI et en particulier du groupe Manouchian. Est-ce que c’est aussi pour faire revivre cette mémoire de l’Affiche rouge, qui a été portée à l’écran et qui est connue dans son ensemble mais peu sur le plan des parcours individuels, et pour la faire mieux connaître d’un public plus large, que vous avez écrit cet ouvrage ?

DM : L’engagement est visible à travers le travail et la rigueur que nous nous sommes imposés pour réaliser ce livre. Ensuite, les conclusions que certains voudraient en tirer leur appartiennent, mais il est sûr que le simple fait de s’inscrire dans une histoire sociale et populaire du politique peut être apparenté à nos yeux à une forme d’engagement. Au-delà des aspects de mémoire, nous avons voulu faire de l’histoire — les relations entre l’histoire et la mémoire étant bien entendu très complexes. Il se trouve que c’est par le prisme de la mémoire revivifiée par l’engagement politique des supporters du Red Star que nous avons pu nous saisir ce cet objet en tant qu’historiens. Évidemment, les thématiques abordées dans l’ouvrage – l’immigration, la place des étrangers dans la Résistance, la lutte contre l’occupant et la collaboration – sont, qu’on le veuille ou non, des sujets qui sont réapparus sur le devant de la scène médiatique au moment où le livre était publié. Cela n’avait rien de prémédité de notre part mais nous avons estimé que si ce travail historique pouvait servir à éclairer un certain nombre d’enjeux et de débats actuels, nous n’allions pas nous en plaindre.
À titre d’anecdote, j’étais il y a quelques jours invité par la ville de Tremblay, où le club de football a présenté la vie de Rino Della Negra dans une salle remplie de jeunes d’une quinzaine d’années, tous joueurs ou joueuses du club. En tant qu’historien, j’étais ravi puisque notre démarche trouvait tout son sens : évoquer face à un public de jeunes footballeurs de banlieue le parcours exemplaire d’un jeune footballeur de banlieue pendant la Résistance a permis à mon propos de trouver une certaine puissance. On pouvait constater chez ces jeunes une forme d’identification à Rino Della Negra, dans un contexte évidemment bien différent du sien. Faire de l’histoire populaire, c’est aussi savoir s’adresser à un public populaire, à travers des livres à un prix accessible, illustrés et agréables à lire et à regarder (à travers le cahier iconographique final issu des archives).

JV : C’est une histoire scientifique engagée, fondée sur l’administration de la preuve. Tout ce que nous avons avancé a été recroisé par des sources car nous ne voulions pas d’un récit hagiographique. Bien entendu, on peut sentir notre empathie, je dirais même notre sympathie, pour le sujet – j’ai à chaque fois une émotion très forte lorsque je relis les deux dernières lettres de Rino Della Negra qui, à 20 ans, s’est sacrifié pour la Résistance. Oui c’est une histoire engagée face à la conception du roman national, portée en particulier par l’extrême droite française qui falsifie l’histoire.
Mais nous avons voulu garder une scientificité dans notre démarche. Nous avons dû d’ailleurs bien chercher pour reconstituer tout le parcours de Rino Della Negra car nous n’arrivions pas à comprendre certains aspects de sa vie : il était joueur au Red Star sous sa véritable identité de septembre à novembre 1943, et en même temps, il était clandestin et engagé dans la lutte armée. Pour moi qui travaille depuis de nombreuses années sur la Résistance, c’était impensable car les Résistants avaient l’habitude de tout cloisonner. Or, non seulement il n’a pas cloisonné, mais en plus il n’était pas connu des services de police : il n’a été repéré que le 12 novembre 1943, au moment où il a été arrêté. Sa fiche de police est éloquente sur ce point : on ne lui connaît que cette action. Toutes ses activités du printemps à l’automne 1943 n’étaient pas connues. Le culot ou l’insouciance payent peut-être plus dans certaines circonstances. Cette double vie de footballeur et de partisan nous a interrogé comme historiens. Mais nous l’avons recroisé par les sources. C’est notre conception d’une histoire de la Résistance, à la fois engagée et scientifique.

Damien Augias