Le blog des éditions Libertalia

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 166 |

Correcteurs et correctrices dans Ballast

mardi 19 octobre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Ballast, 30 septembre 2021.

On ne les voit pas, ou seulement quand une erreur nous saute aux yeux : cruel métier que celui qui ne devient visible que lorsqu’il faillit. Correctrices et correcteurs : on imagine une rédaction bruyante ou les bureaux apaisés d’une maison d’édition qui nous plaît. Or, pour la plupart d’entre elles et eux, « la réalité de l’édition et de la presse, c’est le travail payé à la tâche, les bas revenus, l’exclusion du salariat, les inégalités de traitement et, à la clé, une piètre considération ». Guillaume Goutte, correcteur de presse lui-même et représentant du Syndicat du Livre CGT, revient sur les origines de sa profession et sur l’évolution récente qu’elle a subie. Un court lexique ouvre le livre et c’est heureux : cassetin, morasse, réglette, rouleur, autant de mots qui font cas d’un langage commun, marque d’une culture professionnelle. Un métier et une culture qui se trouvent sérieusement mis en danger du fait de la généralisation du travail à domicile et des assauts législatifs successifs qui les visent. Si la presse jouit encore de quelques garde-fous hérités d’une défense plus structurée, ces ultimes barrières ont disparu du monde de l’édition : « un métier féminin, très précaire et peu rémunérateur : c’est la définition la plus exacte du métier de correcteur d’édition ». Qu’ajouter au terme d’un si sombre tableau ? Après avoir dénoncé, l’auteur s’attache à défendre, voire attaquer. Des pistes d’action sont avancées : toute publication qui peut être corrigée se doit de l’être ; la chute des tirages dans la presse écrite laisse place à un espace numérique en expansion continue – à charge aux correcteurs et correctrices de s’en saisir. Là où la polyvalence et l’autoentrepreneuriat sont de plus en plus exigés, conduisant à l’isolement et à l’épuisement, Guillaume Goutte avance la carte du syndicat, seule organisation à même de porter des revendications collectives et efficaces. Espérons qu’il soit entendu.

R.B.

Entretien avec Richard Vassakos sur Mediapart

vendredi 1er octobre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Mediapart, le 28 septembre 2021.

Ménard : la réécriture de l’Histoire, puissante arme de l’extrême droite

Le très cathodique maire de Béziers, Robert Ménard, mène depuis sa ville une habile bataille culturelle. Dans La Croisade de Robert Ménard, l’historien Richard Vassakos met au jour son efficace réécriture de l’Histoire au service de son idéologie d’extrême droite.

Réélu triomphalement à la mairie de Béziers en 2020, Robert Ménard mène depuis 2014 une intense bataille culturelle qui passe, pour beaucoup, par une réécriture de l’Histoire, puisant dans les angoisses identitaires de notre époque. Dans La Croisade de Robert Ménard (Libertalia, 2021), l’historien Richard Vassakos décortique la manière dont l’édile, élu avec les voix du Rassemblement national (RN) manipule de façon complexe et adroite le récit national pour accréditer l’idée d’un choc civilisationnel en cours, provoqué par une immigration « colonisatrice ».
Une mémoire qui pose un
« eux » et « nous » ne pouvant conduire qu’à la guerre civile. Souvent allusif, fait de sous-entendus et d’audacieuses récupérations politiques, son discours, très proche de celui de son ami Éric Zemmour, infuse d’autant plus dangereusement qu’il est rarement déconstruit. Entretien.

Mediapart : Comment Robert Ménard, élu à Béziers avec les voix du RN mais sans parti, s’y prend-il pour mener sa bataille culturelle à partir de sa ville ? Quels sont ses outils ?

Richard Vassakos : Robert Ménard dispose d’abord de très nombreux relais de communication, du fait de sa position originale dans l’espace public. Il est le seul maire d’une ville de 75 000 habitants à passer à la télévision, à la radio, pratiquement chaque semaine. Entre janvier et juin 2021, il a eu 70 passages en télé ou radio.
Il bénéficie aussi de tout l’écosystème de la « fachosphère », qui relaie amplement ses discours. Il intervient régulièrement sur Boulevard Voltaire – qui a été créé avec sa femme, la députée Emmanuelle Ménard – mais il a aussi un compte Twitter, un compte Facebook qui sont très suivis. En dehors de ces éléments propres à sa personnalité médiatique, il y a tous ceux attachés à sa fonction de maire.
Ménard a doublé le budget de la communication de la ville, qui s’élève à environ 800 000 euros par an. Le Journal de Béziers est devenu bimensuel, une fréquence peu commune pour des localités de cette envergure. Robert Ménard est directeur de la publication et rien ne se fait sans son aval. Il l’a transformé, sur la forme, en news magazine avec des articles qui se veulent plus ou moins humoristiques mais qui sont souvent très orientés. L’éphéméride est un bon vecteur pour faire passer discrètement ses idées, comme lorsqu’en pleine crise des migrants, il publie : « 25 mai 1720. Arrivée d’un bateau en provenance de Syrie amenant la peste. » On est toujours dans l’allusion, le sous-entendu.
L’éphéméride rapporte aussi régulièrement des faits divers qui se sont produits dans l’Algérie coloniale pour montrer la brutalité du monde arabo-musulman, avec une forme d’essentialisation.
La partie culturelle du journal, avec des recensions d’ouvrages, des conseils de lecture, de films, permet de faire passer des messages.

En dehors de cette communication, quels sont dans l’espace public les outils dont Robert Ménard dispose pour imposer ses idées et surtout son récit historique ?

Un des premiers outils est celui de la toponymie, la dénomination publique, qu’il a utilisée dès 2014 en supprimant la rue du 19-Mars [date des accords d’Évian mettant fin à la guerre d’Algérie – ndlr] , rebaptisée rue Denoix-de-Saint-Marc. Un choix tout à fait habile car Hélie Denoix de Saint-Marc est un ancien putschiste [il a pris part au putsch des généraux de 1961 pour renverser la République et conserver l’Algérie française, ndlr] mais aussi un ancien résistant déporté à Buchenwald, quelqu’un qui s’est mué en écrivain, a reçu la Légion d’honneur en 2007 par Nicolas Sarkozy. Il y a donc une ambivalence du personnage, sur laquelle Ménard a joué même si, lors de l’inauguration, la photographie le montrait en tenue de parachutiste, marquant que c’était bien le putschiste de 1961 qui était célébré.
Ménard va aussi baptiser une promenade Beltrame, une rue du Père-Hamel, un rond-point du 13-Novembre, avec un point commun à chaque fois, les attentats islamistes et l’insistance en filigrane sur une thématique qui lui est chère : le choc des civilisations.
Il y a aussi une très forte implication dans la statuaire, avec une dizaine de statues érigées depuis 2014. C’est là encore tout à fait singulier pour une ville de cette taille. Sur la grande place du 14-Juillet, que Ménard veut dédier à la Résistance, il a fait ériger face à la statue de Jean Moulin des bustes en hommage à Jan Palach, un étudiant qui s’est immolé par le feu à Prague en 1969 pour protester contre l’invasion soviétique, ou au prêtre Jerzy Popieluszko, figure de la lutte contre le régime communiste polonais, mais aussi figure traditionnaliste. Il a aussi construit un buste du socialiste Matteotti, tué par les fascistes en Italie, et une autre de Sophie Scholl, résistante au nazisme. Ménard souhaite à la fois s’approprier des figures de la gauche et mettre sur un plan d’égalité le nazisme et le communisme, relativisant ainsi leurs différences de nature et d’évolution, qu’ont démontrées différents historiens.

Vous décrivez aussi comment Robert Ménard utilise toutes les cérémonies officielles comme des tribunes politiques.

Ménard adore faire des discours « lourds de sens », selon son expression. Alors que, traditionnellement, les cérémonies municipales sont des cérémonies républicaines, de recueillement, d’hommage, où les polémiques sont mises à distance, lui les sature d’idéologie. Il utilise l’Histoire de façon habile pour faire avancer ses idées en récupérant des personnages historiques, des résistants, pour faire bien souvent son propre portrait en creux.
Il développe ainsi tout un récit sur la résistance biterroise dont il serait l’ultime avatar. Loin de la tradition républicaine de la résistance de la ville, lui serait le résistant face à la submersion migratoire, à l’islamisation.

L’Algérie occupe une place particulière dans la réécriture de l’Histoire menée par Robert Ménard, en quoi ?  

Robert Ménard, né à Oran en 1953, avec un père engagé dans l’OAS, a fait sur le sujet une volte-face assez spectaculaire. Il y a vingt ans, il évoquait avec horreur les propos d’un « racisme à vomir » tenus dans sa famille nostalgique de l’Algérie française.
Aujourd’hui, il mythifie totalement ce passé, sans doute avec des arrière-pensées électoralistes car, dans la région, le vote pied-noir et celui des harkis sont importants, mais pas uniquement.
Il faut rappeler qu’en 2015, Robert Ménard avait souhaité que Renaud Camus, qui a popularisé le mythe du grand remplacement, écrive l’histoire de Béziers
Ménard fait aussi un récit de la guerre d’Algérie comme s’inscrivant dans une continuité avec la vague terroriste actuelle. Il explique que l’Algérie était la rive sud de l’Occident : on la tenait, on l’a lâchée, et désormais l’invasion débute, le choc des civilisations commence. Il soutient que la guerre d’Algérie était un djihad qui se poursuit en 2015-2018.

Dans son dernier livre, Ménard prend ses distances avec Éric Zemmour et avec la rhétorique du grand remplacement. Or vous montrez bien que cette supposée théorie imprègne en fait toute sa conception de l’Histoire, avec l’idée que les colons d’hier sont colonisés à leur tour.

C’est effectivement au cœur de ses discours. Il faut rappeler qu’en 2015, Robert Ménard avait souhaité que Renaud Camus, qui a popularisé le mythe du grand remplacement, écrive l’histoire de Béziers. Cela ne s’est finalement pas fait, mais c’était un choix éloquent, d’autant que Renaud Camus n’avait aucune qualification particulière pour écrire une telle histoire.
Sur l’Algérie, il y a vraiment cette prégnance du schéma colonial. La mécanique de la rhétorique de Ménard est la même que celle de Zemmour, très bien décrite par Gérard Noiriel. Le choc des civilisations, le grand remplacement – qui n’est pas nécessairement formulé sous ce nom-là mais qui est constamment suggéré – reviennent cycliquement.
Cette vision identitaire crée un « eux » et un « nous ». Elle désigne l’ennemi et l’identité des bons Français. Chez Ménard, cette thématique est aussi mâtinée de prosélytisme religieux en présentant la religion catholique comme assiégée.

Lui qui s’attaque à l’emprise religieuse de l’islam s’accorde en effet quelques libertés en matière de laïcité. Comment se manifeste son prosélytisme religieux ?

L’exemple le plus médiatique et plus frappant a été, depuis 2014, l’installation d’une crèche dans la mairie. Il faut rappeler que c’est une rupture avec l’histoire de la ville de Béziers, très tôt déchristianisée et qui a été une citadelle radicale socialiste jusque dans les années 1970.
Mais Ménard, désormais très proche de la frange traditionaliste de l’Église catholique, a aussi opéré une christianisation des cérémonies mémorielles, en particulier des cérémonies qui ont à voir avec la Seconde Guerre mondiale, puisque désormais il y a une messe à l’occasion du 8-Mai. Il a relancé la fête de Jeanne d’Arc avec un dépôt de gerbe devant la statue qui se trouve devant la cathédrale Saint-Nazaire. La féria de Béziers débute aussi désormais par une messe dans les arènes.
Il fête aussi Hanouka, en allumant un chandelier devant la mairie, pour montrer qu’il est œcuménique. Mais il y a évidemment de grands absents dans cette liturgie municipale et clairement orientée contre une catégorie de population : les musulmans.
Si Ménard a été condamné régulièrement pour l’installation de sa crèche, le sous-préfet n’a pas fait de référé l’an dernier, malgré les interpellations de plusieurs associations. Au bout de sept ans, l’État n’assure plus le respect de la loi de 1905 et de l’article 28 selon lequel on ne doit pas apposer de signes religieux dans les bâtiments publics, qui est bafoué dans la ville depuis 2014.

Vous montrez bien dans votre livre que sa manipulation est d’autant plus habile qu’elle est complexe et passe notamment par la réappropriation de figures de gauche. Quelle est sa stratégie en faisant cela ?  

Dès 2007, Henri Guaino, conseiller de Sarkozy, avait théorisé la « désafiliation automatique », c’est-à-dire récupérer les figures du camp adverse pour élargir son audience, rassembler plus largement mais aussi mettre en défaut ses adversaires.
Ménard l’a fait avec la figure de Jean Jaurès. Il y avait, bien avant l’élection de Ménard, entre les deux guerres, un projet d’ériger un monument en hommage à Jaurès sur la plus grande place de la ville, et ce monument n’a jamais été construit pour diverses raisons. En 2014, son adversaire socialiste avait proposé de terminer ce projet. Ménard a donc tenu la promesse de son adversaire, ce qui m’a fait penser à la formule de Pétain : « Je tiens les promesses, même celles des autres. »
Ce qui est intéressant dans la mise en place de ce buste de Jaurès, c’est que Jaurès y est simplement qualifié d’« homme politique français ». Son socialisme est effacé, son pacifisme aussi, et il n’est pas mentionné non plus qu’il a été assassiné et par qui, c’est-à-dire le militant nationaliste Raoul Villain. On en fait un homme politique lambda dépouillé de sa dimension politique, idéologique.

Ménard mène la même réappropriation avec la figure de Jean Moulin, originaire de Béziers, ce qui lui permet aussi de réécrire sa version de la Résistance.

Jean Moulin est célébré par Ménard comme une figure patriotique, voire patriotarde, en oubliant totalement son engagement politique. Avant la Seconde Guerre mondiale, il appartient à l’aile gauche du parti radical, c’est un antifasciste qui se charge notamment de faire passer des avions en Espagne. Dans le récit de Ménard, tout cela est occulté, tout comme l’engagement profondément républicain de Moulin dans la Résistance, qui est un engagement hérité de son père, fervent républicain, élu de la ville et conseiller général de Béziers.
À travers cette réécriture de l’Histoire, il y a aussi l’idée de faire de la Résistance uniquement une résistance à l’étranger plutôt qu’à l’idéologie nazie.
Il use et abuse d’ailleurs de la figure de Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin, qui en 1939 était proche de l’Action française mais évolua très vite aux côtés de Moulin. Il s’en sert pour dire qu’une bonne partie de la droite monarchiste et nationaliste était à Londres.
Cette lecture de la Résistance minimise le rôle de la gauche et dépolitise la Résistance. C’est aussi une façon de réhabiliter l’extrême droite maurrassienne dans laquelle Ménard puise l’essentiel de son fonds idéologique.
En observant les références qu’il mobilise, on peut dire qu’il y a un fonds maurrassien extrêmement prégnant auquel il agrège Huntington pour Le Choc des civilisations et Renaud Camus pour Le Grand Remplacement. Il fait un syncrétisme avec tout ça qui correspond au fond à son projet d’union de toutes les droites, qui n’est autre qu’une resucée du « compromis nationaliste », vieux fonds tactique qui fait aussi partie de l’idéologie maurrassienne.

Entretien de Lucie Delaporte

Christophe Naudin sur le procès des attentats du Bataclan

vendredi 1er octobre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Mediapart, le 29 septembre 2021.

Christophe Naudin : « Mes soirées, mes nuits, sont de plus en plus compliquées »

Pendant toute la durée du procès, sept victimes des attentats écrivent et décrivent leurs sentiments. Aujourd’hui, Christophe Naudin, rescapé du Bataclan, raconte comment le procès ravive certains symptômes du stress post-traumatique.
Âgé de 46 ans, Christophe Naudin enseigne l’histoire au collège. Il a publié  Journal d’un rescapé du Bataclan. Être historien et victime d’attentat (Libertalia, 2020).

« Le procès est commencé depuis moins d’un mois, et je suis déjà épuisé. Tout est passé tellement vite, et en même temps cette impression que le 8 septembre était il y a une éternité. La densité des débats et des informations est telle qu’il est impossible de tout digérer, et il reste encore près de neuf mois, voire plus. Et je ne suis allé aux audiences que deux fois…
Ce procès me semble, en fait, à la fois si loin et si proche. C’est la toile de fond de ma vie, tous les jours. Je le suis par Twitter ou les comptes rendus de certains médias (en particulier Mediapart et France Inter), comme quelque chose qui se passerait “ailleurs”. Et, quand j’y vais, je me sens happé par le truc, cette espèce de pression continue provoquée par la durée et l’intensité de ce qui s’y passe. Une sensation pesante qui dure plusieurs jours. Puis, retour à la “normale”, avec Twitter et les comptes rendus.
Enfin, la vie normale, pas tout à fait. Ma thérapie post-13 m’a permis d’apprendre à écouter un peu mon corps, et à repérer certains symptômes résiduels du stress post-traumatique, qui ressortaient singulièrement avant les commémorations, ou plus fort encore après l’assassinat de Samuel Paty.
Des maux de tête récurrents, des difficultés à me concentrer, une irritabilité, et surtout une hyper vigilance devenant handicapante, entraînant une fatigue chronique. 
C’est ce qui m’arrive aujourd’hui, de façon sourde et lente, mais bien concrète. Je me sens impatient et trop vite en colère. Je peux être très cassant, pour rien, avec des gens que j’aime beaucoup. J’ai du mal à travailler longtemps et je capte tous les sons et dangers potentiels pour mon intégrité physique et mentale. Par exemple, tous les bruits que l’on peut entendre dans un immeuble sont décuplés (et c’est évidemment pire quand on a des voisins insupportables), je surréagis au moindre d’entre eux et crains que cela empire, ce qui m’épuise.
Quant à mes nuits, courtes, elles sont toujours aussi agitées, sans forcément de cauchemars, mais avec de brusques réveils trop fréquents. En effet, j’ai développé deux “handicaps” suite au 13 (sans avoir été blessé physiquement). Participant au programme “13/11” du neuropsychologue Francis Eustache et de l’historien Denis Peschanski (une étude avec une partie “témoignages”, qui s’adresse à plusieurs cercles de victimes des attentats, et une partie biomédicale, qui étudie les réactions du cerveau soumis au stress post-traumatique), j’ai fait une crise de panique pendant une IRM, cauchemar éveillé me replongeant dans la fosse du Bataclan, le pied coincé sous un corps, puis recouvert et étouffé de cadavres.
L’autre problème s’est développé peu à peu, il est plus récurrent mais moins violent : je ne supporte pas quand mon bras droit se retrouve coincé, dans les transports en commun. Une gêne due à la position que j’ai eue pendant les plus de deux heures passées dans la loge près de la scène du Bataclan, le bras coincé contre le mur à cause de la promiscuité des lieux, où nous étions nombreux à nous cacher. J’ai fait plusieurs séances d’EMDR (une méthode psy qui stimule les sens pour soigner les flashes provoqués par le stress post-trauma), elles ont un peu amorti les choses, mais cela continue quand même, et reprend de plus belle depuis le début du procès.
À cause de tout cela, mes soirées, puis mes nuits, sont de plus en plus compliquées, et mes journées avec, à cause de la fatigue. J’ai l’impression de redevenir le “vampire” dont je parle dans mon livre : toujours à l’affût, jamais vraiment endormi, captant tous les sons m’environnant, sur le qui-vive pour anticiper tout danger, et dans l’insatisfaction, cherchant toujours à me nourrir… en l’occurrence d’informations.
C’est peut-être là, pourtant, que je peux trouver un peu de positif dans ce qui se passe depuis le 8 septembre. En 2016, j’étais addict aux infos sur les attentats, qui se multipliaient, et en plus toujours insatisfait et en colère à cause de ce que j’entendais. Je ressens moins cela ces dernières semaines. Certes, je cherche à connaître ce qui s’est dit et passé dans la salle d’audience quand je n’y suis pas, mais cela ne me semble pas aussi vital que l’année suivant l’attentat. En tout cas, cela ne me rend pas malade de ne pas immédiatement savoir.
Quand je suis allé aux audiences, j’ai évidemment été pris par l’ambiance très particulière. Entendre le policier de la brigade criminelle évoquer ses constatations le vendredi 17 septembre m’a fait du bien, au-delà de l’humanité et de la bienveillance dont il a fait preuve. Comme toutes les parties civiles, j’appréhendais ce qu’il allait dire, mais surtout montrer et faire entendre. Les nuits précédant l’audience avaient été encore plus agitées que d’habitude. Cela n’a pas été facile, mais finalement moins éprouvant que je le craignais. Je n’ai pas eu toutes les réponses que j’attendais, mais un certain nombre de choses importantes quand même, comme l’emplacement du corps de mon ami Vincent, tué par les terroristes, ou le timing, le déplacement des terroristes (malgré encore du flou et des débats). 
J’ai en fait la chance d’être, pour le moment, moins frustré que d’autres camarades parties civiles, pour lesquels certaines journées ont au contraire ravivé des choses difficiles, et posé plus de questions que donné de réponses. Je me suis même surpris à prendre plus par le mépris que la colère l’utilisation du terme “cocon” par une journaliste du Monde, pour critiquer la bienveillance de la Cour vis-à-vis des parties civiles. Enfin, je suis plutôt agréablement surpris par la relative indifférence des médias, et surtout des politiques. Je craignais la récupération, et une focalisation quotidienne sur le procès. Certes, il y a bien quelques moments où des politiques, notamment candidat·es à la présidentielle, y vont de leur petite phrase, mais cela passe bien après d’autres actualités, qui se chassent l’une après l’autre. Bon, ce n’est pas fini, la campagne n’a pas encore vraiment commencé…
Je ne comprends donc pas trop mon état physique et psychologique, cette résurgence des symptômes. C’est paradoxal avec ce recul, relatif, par rapport au déroulement du procès. Peut-être suis-je dans le déni ? Que cela me touche plus que je ne le pense ? Je ressens, il est vrai, une certaine frustration à ne pas aller plus souvent aux audiences, car je ne veux pas manquer trop de cours avec mes élèves. En même temps, je me dis que d’y aller trop souvent risque de me faire plonger dans l’addiction que je crains, et qui prend certaines parties civiles… Il va falloir que je trouve un équilibre dans les semaines et mois à venir.
Et puis, alors que j’y étais auparavant opposé, n’y voyant ni l’intérêt ni le besoin, je commence de plus en plus sérieusement à avoir envie d’aller témoigner à la barre.
Parler avec des victimes qui vont témoigner m’a fait un peu réfléchir sur l’utilité du témoignage. J’ai également écouté le podcast de “Life for Paris” sur le sujet. Je pense, si j’y vais, parler très peu de ce qui m’est arrivé, mais plus des conséquences, sur ma famille et mes proches, ceux de Vincent, et plus largement sur ce que je ressens de la société frappée par ces attentats. Je ne pense pas m’adresser aux accusés, qui restent des outils insignifiants pour moi. »

Christophe Naudin

Alix Payen sur lesmissives.fr

vendredi 1er octobre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur lesmissives.fr, le 2 juillet 2021.

Chronique d’une « crâne petite citoyenne »

Rares sont les témoignages écrits pendant les semaines insurrectionnelles de la Commune, ceux-ci paraissent surtout après l’année 1871 dans l’espoir de contrer une histoire écrite par les vainqueurs et de réfuter une lecture barbare des actions de celles et ceux qui ont fait le rêve d’une République sociale. Souvent publiés sous forme de tribunes, de mémoires, d’essais historiques, de chroniques, ces publications répondent d’abord à une logique de justification de la part des damnés de la Commune, qui ont eu la chance de survivre à la répression féroce du gouvernement de Thiers. Écrits depuis l’étranger, parfois trente ans plus tard, après des peines d’emprisonnement et de déportation, les textes se caractérisent par leur distance temporelle avec les événements qu’ils relatent. Il est inutile de dire que les voix qui s’expriment sont le plus souvent celles qui comptent, celles d’hommes dont la postérité a retenu le nom quand elle n’a conservé que celui de Louise Michel, l’icône libertaire qui cache la foule des femmes ordinaires qui ont pourtant fait la commune.
Dans ce contexte, exhumer la correspondance familiale d’Alix Payen, enrôlée comme infirmière à 29 ans dans le bataillon 153 du Xe arrondissement où sert son mari relève d’un geste inédit. La romancière Michèle Audin s’est dédiée à ce travail de recherche et de transcription, certaine que le témoignage à vif d’une voix de communarde qualifiée par ses camarades de « crâne petite citoyenne » éclairerait d’un nouveau jour notre connaissance de la Commune. Elle introduit habilement les lettres échangées par les membres de la famille Milliet par de courts paragraphes explicatifs sans lesquels nous passerions à côté de références historiques trop approximatives. Tenant à main droite Alix Payen et à main gauche Michèle Audin, nos guides déterminées, nous avançons pas à pas dans les rues du Paris assiégé, traversons les fortifications, nous installons inconfortablement dans les forts d’Issy et de Vanves sous la mitraille, nous abritons dans les écuries somptueuses, abris de fortune, d’un Neuilly sous les bombes avant de retourner vaincu·es et endeuillé·es dans la capitale défaite par les Versaillais. C’est la nuit surtout que le combat devient furieux devient la chronique d’un front vécu de l’intérieur et raconté par une âme héroïque au jour le jour, celle de la vie et de la mort d’une expérience sociale inédite qui a vu le peuple élire ses représentants révocables, voter la réduction de la journée de travail à 10 heures, l’élargissement de l’éducation, la réquisition de logement vacants pour le logement d’urgence, l’encadrement des loyers, la création d’ateliers autogérés. 72 jours pour jeter les bases d’une œuvre sociale sans précédent qui continuera d’inspirer les conquêtes sociales du XXe siècle et les aspirations du peuple au XXIe siècle.
La lettre, matériau intime destiné au cercle familial, n’avait pas forcément vocation à rester dans les archives familiales. Alix Payen avoue à son père son projet de rédiger le récit de ses « campagnes » et si elle s’excuse régulièrement du style « décousu » de ses écrits, nous sommes plutôt impressionné·es par la fermeté du plan de ses lettres. Doté d’un optimisme à toute épreuve, son regard transfigure le réel : les bombardements lui semblent un « essaim de gros bourdons qui passe sans cesse sur nos têtes », les maisons effondrées de Neuilly, percées de part en part paraissent des « miracles d’équilibre », avec leurs façades en « dentelle ». Ces impressions notées au vol auraient-elles été consignées si la communarde n’avait pas quotidiennement donné de nouvelles à sa mère restée à l’intérieur de Paris ou à son père, fouriériste, retenu dans sa Colonie à Condé-sur-Vesgres, près d’Houdan ? Comme le dit si bien Michèle Audin, la séparation des familles fait le bonheur des historiens. Cherchant souvent à rassurer ses proches, Alix Payen mêle ainsi à ses descriptions saisissantes des éléments poétiques comme en atteste la lettre de son baptême du feu au cimetière d’Issy, son brevet d’infirmière fraîchement tamponné en poche :

« Quel vacarme ! quel chaos, tu ne peux t’en faire une idée, sifflement et explosion des obus, coups de fusil, balles cassant le marbre des tombes ou s’aplatissant sur le mur, tout cela faisait un tapage infernal, qui pourtant n’empêchait pas d’entendre distinctement les commandements des officiers ; ceux-ci couraient, criant Cessez le feu ! nourrissez le feu ! obliquez à gauche. […] Subitement et de part et d’autre cet infernal vacarme cessa et le silence semblait plus profond après ces horribles détonations.
Tout à coup, au milieu de ce calme, un rossignol s’est mis à chanter […] Comment ce petit oiseau était-il resté dans son cyprès quand les balles sifflaient autour de lui ? peut-être y avait-il déjà son nid. Pour moi les larmes me vinrent aux yeux ; il me semblait comprendre le rossignol : il chantait la paix, l’amour, la famille. »

Néanmoins, le ton inspiré d’Alix Payen ne doit pas nous faire oublier les difficiles conditions du front pour les gardes fédérés, les cantinières et les infirmières : elle écrit ses lettres au crayon à papier, au milieu des tranchées transformées en rivières de boue, souvent sous une pluie battante en ce maussade mois d’avril 1871, dont elle prend bravement son parti : après neuf nuits dehors sans campement et sous une pluie continuelle, elle est bien heureuse de trouver quelque répit au fort de Vanves même si l’eau s’immisce dans les chambres faisant ça-et-là de petites mares sur les plancher, car « depuis plus de dix jours que [elle était] toujours trempée, [elle commençait] à croire que [elle ne sècherait] plus jamais de la vie ». Elle ne nous épargne pas non plus la vision macabre des hommes frigorifiés, réduits à ouvrir les caveaux du cimetière pour y dormir à la place des morts quelques heures à l’abri du froid. Elle multiplie les sauvetages de blessés sous les bombes, elle-même exposée au feu ennemi, sans armes pour se défendre, elle tire les corps jusqu’à l’ambulance, donne les premiers soins, galvanise les hommes désespérés et fascine par sa gaieté et son courage ; elle sourit quand on s’extasie sur la force de cette petite femme et quand on dit d’elle qu’elle « manie les morts comme [d’autres] un verre de vin ».
Inévitablement, la nature chronologique d’une correspondance nous achemine vers une issue dont nous ne connaissons que trop certainement la résolution. L’enchaînement des dates épouse l’aggravation des conditions du siège de Paris, les rationnements du peuple, sa révolte et le sentiment de trahison qui ont accompagné la signature de l’Armistice, la difficulté des permissions, la mauvaise gestion des bataillons, les mutineries face au découragement des relèves qui n’arrivent pas. Les munitions s’épuisent, les places fortes tombent progressivement et les hommes meurent comme Henri, le mari d’Alix Payen, blessé lors de la Semaine sanglante.
Si elle a envisagé de publier un jour ses lettres – ce qu’elle n’a malheureusement pas fait –, cela tient sans doute à la légitimité qu’elle éprouve très tôt grâce à son enrôlement. On est frappé par la minutie avec laquelle elle enregistre les faits et la justesse des commentaires pourtant proposés à chaud. Elle semble se vivre comme une voix qui compte, assurée par son engagement physique dans la Commune : « aussi puis-je dire maintenant que je sais ce que c’est qu’un combat ». L’expérience du feu et son récit cessent avec l’expérience sociale de la Commune de n’être qu’une affaire d’hommes. Bien que les femmes aient relégué au second plan leur velléité de participer aux élections au même titre que les hommes en 1871, elles ont appelé à une participation active dans l’œuvre de libération par les armes.
Alix Payen incarne une femme de la Commune parmi d’autres qui restent à découvrir, une femme aux aspirations égalitaires de justice sociale, une femme d’origine bourgeoise façonnée par les idées de l’utopie socialiste de Charles Fourier. Elle marche dans l’Histoire aux côtés de André Léo, de Victorine Brocher et d’autres « pétroleuses » dont les visages ne doivent pas retomber dans l’oubli dans lequel ils ont été maintenus de longues années et qui ressurgissent grâce à la persévérance de passionnées comme Édith Thomas, Chloé Leprince et Michèle Audin. Nous devons les enlever à cette nuit semblable à celle qui terrorise Alix Payen dans la plaine, à la merci des tirs ennemis à son retour de Clichy :

La nuit tombait rapidement, bientôt elle est très noire ; quelques bombes de temps en temps passent sur ma tête, c’est sinistre au milieu de cette nuit et dans une plaine nue et aride, sans un pan de mur ou un arbre pour s’abriter, pour comble je ne me reconnais plus du tout. Je suis seule, complètement seule dans cette plaine noire. 

Heureusement, de l’autre côté de la plaine, elle retrouve son bataillon, son collectif qui lui donne la force de reprendre le combat.

Marie Rondou

L’Homme sans horizon dans Réfractions

jeudi 30 septembre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Réfractions n° 46, printemps 2021.

Inassignable et indispensable utopie

Voilà une lecture qui réconforte, dans cette période empreinte de morosité, et traversée par le sentiment d’impuissance. C’est avec des accents fouriéristes que Joël Gayraud nous propose un voyage singulier qui mêle le constat hyper-lucide sur l’état d’enfermement de nos sociétés et, non pas l’espoir illusoire d’un avenir meilleur, mais l’invitation à l’écoute des frémissements du désir de liberté, à la sensibilité aux moments où le possible affleure, tout ce que l’air du temps s’emploie à refouler.
Disons d’emblée que le livre déjoue, dans une veine philosophico-poétique, toutes les fausses conceptions répandues sur l’utopie (société parfaite et donc totalitaire), pour s’inscrire dans son autre étymologie (lieu non pas de l’ailleurs, de nulle part, mais lieu du bonheur) et éveiller en nous l’attention au souhait, à l’imagination, à l’envie insaisissable de l’inconnu, du « novum » dont parlait Ernst Bloch. L’utopie dit-il, s’oppose aux projections futuristes où le futur est condamné à renforcer le système actuel, c’est une « image-souhait » du possible à venir. Et dans cette perspective, la notion d’horizon montre tout son intérêt, puisque c’est elle qui nous révèle la consistance de notre espace ; l’horizon qui ne borne ni ne clôt, mais fuit à mesure que l’on marche, signe notre ouverture au monde ; il est insaisissable, inassignable.
Et aujourd’hui dit-il, la marche vers l’horizon utopique, qui seule permet la création d’un réel acceptable pour l’inacceptable condition humaine, nous est refusée sous l’effet d’une triple clôture géographique, écologique et historique. Si J. Gayraud s’attarde moins sur les évidentes saturations géographiques (plus rien à découvrir) ou écologiques (nature dénaturée), il s’étend en revanche sur les impostures de la post-histoire qui nous rendent aveugles aux « fenêtres historiques » qui s’entrouvrent parfois. L’homme est rivé au présent et à sa finitude, d’autant plus que le postulat libéral de la nature économique de l’homme se lie à la saturation de la vie par la technicité pour refouler toute conscience anticipatrice, toute émergence « d’images-souhaits » et les retourner en cauchemars dystopiques. L’extension de la marchandise ferme ce que l’humanisme de la Renaissance et l’utopie libérale avaient ouvert. Voilà pour le constat.

A partir de là, J. Gayraud fait la critique tant des fausses utopies du « progrès » libéral que des lendemains qui chantent communistes, tous contraires à l’essence libre de l‘humanité.
Il récuse les « projections anticipatrices » d’un capitalisme qui nous referme sur la logique marchande (à l’avenir, dit-il, la croissance économique se nourrira de plus en plus de la lutte contre les dégâts de l’environnement, sans que la production-pollution ne s’arrête pour autant), tout autant que la philosophie de l’histoire bornée du matérialisme historique, pour valoriser la faculté de l’imaginaire, de l’imagination si mise à mal, et voir dans l’utopie l’impulsion originelle de l’histoire, « l’intention dirigée vers la possibilité non encore advenue, comme propriété fondamentale de la conscience humaine ». Il se situe donc dans une philosophie de l’histoire proche de celle de W. Benjamin, et il valorise aussi cet « excédent utopique » cher à E. Bloch ; mais il dépasse la pensée de ce dernier, trop prisonnière d’une visée marxisante, grâce à sa sensibilité aux œuvres et moments du passé qui ébranlent nos imaginations et arrivent jusqu’à nous, nourrissant les images-souhaits et impulsant le désir. C’est dire que pour lui la catégorie du « non-advenu » peut être la base d’une philosophie de la praxis historique.
Il revisite l’histoire des moments de brèche, d’irruption, en les éclairant par les différentes notions d’utopie qui ont fleuri dans la modernité. Ainsi les moments d’ouverture historique, 1789, 1871, 1968, de création, ont tous été traversé par un souffle utopique qui se reconnaît à l’intensité du vécu qui s’y est manifesté, et qui reste dans la mémoire historique, au-delà du moment même. Ces « manières de vivre » constituent les bases d’une mythologie : les vraies images mythiques, disait Simondon, jouent le rôle d’un relais amplificateur de la conscience optative, une réactivation des souhaits.
Horizon utopique et fenêtres historiques ont donc leur relation dialectique : l’horizon n’est pas un donné qui attendrait, derrière elle, que la fenêtre s’ouvre. C’est la fenêtre, en s’ouvrant, qui crée l’horizon, qui le constitue. Et quand cette brèche dans le temps s’ouvre, il y a réémergence des espoirs d’un passé non-advenu, refoulé.

Mais comment retrouver aujourd’hui la possibilité de réactualiser ces « excédents utopiques » légués par les siècles ? Car si le but éternel de l’utopie est de « résister à la liquidation de la possibilité d’une réelle expérience nouvelle », comme le disait Adorno, cette faculté utopique semble singulièrement émoussée et son re-surgissement improbable.
Et J. Gayraud ne se facilite pas la tâche en ce domaine, tant il excelle à décortiquer les modalités contemporaines de l’enfermement. Aujourd’hui dit-il, toute perspective émancipatrice semble condamnée tant le capitalisme contemporain est devenu un système cybernétisé, où l’économie et l’information forment une boucle de rétroaction et où l’imaginaire même est marchandisé ; c’est dire à quel point l’idéologie économiste produit un effet de sidération sur la conscience ; le corps est devenu un objet évaluable, entre nouvelles formes d’exploitation au travail et dons d’organe. Les aspirations utopiques ont été transformées en réalités dystopiques inversées. En exemple, l’homme contemporain, « anaxiologique ». Il vit rivé à son portable où la compulsion de localisation prend le pas sur la connaissance de l’autre, la facticité du « là » (t’es où ?) remplaçant l’être ; on vit dans des séquences interchangeables, traversées par l’insignifiance des messages.
Sur quoi alors pourrait se fonder une critique, et comment faire émerger la sensibilité au souhait des possibles ?
Les recours à l’universel ou au multiple nous ouvriraient-ils des horizons ? Le premier, bien que brocardé car perçu comme oscillant entre saisie soupçonneuse de la totalité et réalisation aliénée dans le totalitarisme marchand, n’en recèle pas moins une vraie portée critique et subversive, par le décalage entre les réalités et les aspirations dont il est porteur. Quant au « multiple » il peut être capable de réinvestir les contenus particuliers de la négativité, dans une veine fouriériste et deleuzienne, mais ce multiple risque de se dissoudre dans le « tout se vaut » de la pensée post-moderne, et dans l’informe grégarité de la multitude démocratique. Le problème est que nos catégories (totalité, particulier) ne sont plus des clés pour interpréter le monde en vue de sa transformation La marchandise a conquis l’universalité, mais l’humanité qui lui est subsumée est reconduite à sa multiplicité, instable sans direction.

Puisque on ne peut fonder sa cause sur rien, il faut propose-t-il, renoncer à la cause, et reconfigurer l’utopie, mais on ne peut plus évoquer l’élan utopique. Il faudrait néanmoins « le faire advenir », puisque le « rien » n’est pas un simple vide, une absence, mais une puissance d’être, ce qui, peut-être, sera. Pour sortir de cet « ensorcellement marchand » il propose de jouer sur la contradiction entre l’objectivité d’améliorations technico-scientifiques, et la détérioration accélérée des conditions de vie. L’utopie pourrait s’engouffrer là, à l’écart des fausses utopies transhumanistes et autres cyborgs, qui ne sont que des travestissements de la dystopie cybernétique. Car ce paradigme cybernétique de l’adaptabilité parfaite du « travailleur augmenté » à l’économie techno-scientifique, ne peut incorporer tous les écarts, différences et dérèglements. Il nous faut donc repérer ce « clinamen » historique qui fait défaillir le système, et compter sur la nécessité de la liberté, non comme détermination planifiée, mais comme émanation de la liberté elle-même. Contre la peur, reste à réhabiliter le recours à l’imagination dans la veine de Baudelaire et des surréalistes, le « sens imaginal » qui pourrait reprendre vigueur tant il est émoussé par les écrans ! Mais aujourd’hui, l’utopie, pour être toujours collective et non individuelle, se situe au delà du politique, car le politique aujourd’hui, c’est l’État. Et émancipation et politique sont devenues contradictoires. On vit en effet aujourd’hui note-t-il, entre deux échéances : l’échéance manquée de la Révolution, et l’échéance assumée de la catastrophe écologique. En retard et à rebours. Il faut donc prendre acte de la fin de la dimension prométhéenne de l’humain, et pour ce faire, non pas en revenir à un anarcho-primitivisme, sauver la nature, mais la transfigurer, ce qui signifie sortir du capitalisme. Et dans une visée utopique à la W.Morris, miser sur le primat de l’esthétique sur l’économie ; reconnaître les fenêtres historiques qui peuvent s’ouvrir et qui résultent de l’irruption de l’inconditionné subjectif, déchirant la trame de la positivité économico-sociale ; ne pas laisser s’échapper le « kairos » utopique, et pour cela s’approprier le temps, comme le font les créateurs d’utopies locales, à l’écart de la vie abrutissante proposée. Viser le bonheur et restaurer l’imagination.

Et ce n’est pas un des moindres intérêts de ce livre que de nous faire éprouver la fragilité, l’étroitesse de ce cheminement utopique, mais aussi sa nécessité si nous voulons rester humains… c’est à dire maintenir « l’horizon d’attente » comme attitude active du « kairos » utopique. Et, comme nous y invite Simone Dubout-Oleszkiewicz récemment disparue, ne pas sombrer dans la tentation du découragement : résister. Contre les tenants de l’utopie perdue, porter toujours haut la vivante objection : « Non, l’utopie perdure ! ».

Monique Rouillé-Boireau

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 166 |