Le blog des éditions Libertalia

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Plutôt couler en beauté dans Le Monde libertaire

mardi 12 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde libertaire (novembre 2019)

C’est à partir de la redécouverte du récit d’un homme courageux, le navigateur Bernard Moitessier, qui courut en 1969 la toute première course de vitesse en solitaire, que Corinne Morel Darleux nous livre ses réflexions. Cet exemple inspirant qui traverse tout le livre lui permet d’interroger le refus de parvenir, la dignité et les formes de simplicité volontaire, choisie et non subie, dans une perspective anticapitaliste. Car « pour que la pauvreté subie se transforme en frugalité choisie, il y a besoin de choix individuels, mais aussi d’organisation collective ».
Mais « pour qu’il y ait refus, il faut qu’il y ait possibilité » ; elle en appelle à une relecture de l’anarchiste Charles Auguste Bontemps pour s’orienter vers le fondement politique de l’émancipation humaine : « celui de transformer ses difficultés individuelles en une force collective ».
Écartant avec force ceux et celles qui cultivent leur écologie profonde ou leur potager tout en se désintéressant des nécessités de transformer le monde, l’auteure, adepte de l’écosocialisme postulant que l’écologie est incompatible avec le capitalisme, questionne l’acte isolé autant que l’incarnation du combat politique. En s’appuyant sur son propre vécu, la réflexion de Corinne Morel Darleux atteint une sincérité et une franchise comme on en lit peu. Interrogeant tour à tour le sujet de nos identités, de nos choix intimes, de nos fuites et de nos courages devant l’adversité, elle nous fait profiter d’une authentique réflexion politique. Et c’est passionnant, et c’est rare de simplicité. Romain Gary, Emma Goldman, Stig Dagerman, Françoise Héritier… servent son propos.
Pour faire face à l’effondrement qui vient dans une perspective politique et anticapitaliste, l’auteure nous propose une sorte d’éthique du présent pour le futur et considère que si la prise de conscience s’accélère, « nous avons besoin de renforts ». Un nécessaire nouveau récit collectif peut se construire à partir d’une nouvelle culture qui doit frapper les imaginaires ; d’une découverte des temps simples qui aident à s’approprier ce que nous devons défendre de l’effondrement ; d’un questionnement sur « la hiérarchisation des peines du monde » … Mais ce cheminement proposé doit servir les constructions collectives, sociales, politiques : car « appliqué à l’hypothèse de l’effondrement, le pari consiste non pas à croire mais à agir : nous avons tout à y gagner ». L’auteure nous assure que ce n’est pas au plus fort de l’urgence que l’on doit agir, mais avant, pour mieux construire l’après.
Ce livre est à mettre entre toutes les mains. C’est un travail qui participe à reconstruire une nouvelle éthique pour aujourd’hui, un rapport critique au monde capitaliste et qui propose, sans pessimisme, des pistes pour de nouvelles constructions. Il est d’autant plus intéressant que l’auteure, en rupture de ban avec La France Insoumise, élue au Conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes, a manifestement dans ses bagages une culture politique qui puise dans des courants et des auteurs que nous connaissons bien au Monde Libertaire. Elle témoigne elle aussi, d’une sorte de redécouverte de l’éthique et des œuvres constitutives de la pensée et de l’agir des anarchistes. Mais l’auteure de Plutôt couler… fait preuve d’un courage certain à franchir le Rubicon idéologique en faisant un de ces pas de côté qu’elle affectionne tant. Et si La rose et le réséda l’inspire, il reste à savoir si on retrouve ce souci dans les engagements de beaucoup de ceux et celles qui pensent que le Capitalisme nous mène à l’effondrement, et que le combattre est une nécessité encore plus vitale.

Daniel (Nîmes)

La Rage contre le règne de l’argent sur Bibliothèque Fahrenheit 451

mardi 12 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Bibliothèque Fahrenheit 451, le 18 octobre 2019.

« Nous sommes au cœur d’une bataille dans laquelle la rage s’intensifie. Le futur de l’humanité dépend de cette bataille. C’est une bataille des rages. » John Holloway, avec ce texte bref et juste, donne une cible à notre colère : l’argent, en tant que lien social destructeur et cause de tant de souffrances. Il nous encourage à veiller à ce qu’elle demeure digne et créatrice, qu’elle ne se transforme surtout pas en défense du système, en haine raciste.

S’appuyant sur ses observations des printemps arabes, des mouvements des places en Europe et en Amérique du Nord, il met en évidence une rage, partie d’une critique des dictatures, rapidement étendue aux « démocraties-telles-que-nous-les-connaissons », un élan vers de nouvelles formes d’organisation et de prises de décision, ainsi qu’une nouvelle « antigrammaire de la révolte » : assemblées, refus de formuler des revendications, rejet des partis politiques et des politiciens de droite comme de gauche. « Ce sont des brèches dans la domination du capital, des espaces et des moments de négation-création, où nous pouvons dire “non” et créer quelque chose de différent, explorer de nouveaux chemins, de nouvelles logiques, essayer d’ouvrir de nouveaux mondes. »
La société est fondée sur la loi de la valeur, la règle du « plus vite, plus vite, toujours plus vite » imposée, non plus par le fouet comme dans les sociétés esclavagistes, mais par l’argent. L’attaque concertée et organisée pour tout soumettre à la logique du profit et du marché, et le « développement orgiaque du capital », ont dépassé toutes les limites imaginables. La raison, conçue comme antithèse de la rage, réponse venue d’en haut, nous désarme et nous demande de « rester calme » et de tout gérer « rationnellement ». « Rester raisonnable signifie reconnaître la Réalité et raisonner depuis celle-ci pour comprendre ce qui est nécessaire », rester dans le cadre du monde tel qu’il est. Cette « raison objective et neutre » est « la rationalité d’un monde irrationnel, la cohérence interne d’une société obscène ».
Si la rage peut être celle d’une dignité blessée, elle peut donc aussi « facilement devenir une rage de haine et de destruction ». Autant ces moments d’insurrection peuvent être des « opportunités pour accélérer et radicaliser le changement social », de nombreux « je » commençant à former des « nous », autant peuvent-ils s’avérer destructeurs, cristallisant amertume et frustrations.
Souvent « l’étincelle de la rébellion est sur la défensive » : nous protestons pour préserver nos modes de vie, nos écoles, notre système de santé, des attaques et des agressions.
Diriger notre rage vers des personnes peut mener à « la simple et bête destruction » ou à l’enfermement « dans un cercle stérile et dénué d’espoir ». C’est le système d’agression qui doit être démantelé, pas les agents de sa mise en œuvre qui doivent être changés.
Les politiques de la plupart des États, quelle que fut la couleur politique de leur gouvernement, ont contribué, ces trente dernières années, à la grande offensive néolibérale : donner la primauté au marché, réduire le rôle de l’État, promouvoir la privatisation de tout ce qui peut devenir source de profit pour le capital. Notre rage vise la faillite de la démocratie représentative, son incapacité à représenter les intérêts des gens, et doit donc être dirigée plus loin que vers les programmes politiques.
La démocratie directe a été le point commun à tous les grands derniers soulèvements. Rétablir la démocratie réelle aux décisions économiques n’est pertinent qu’en remettant en question la propriété privée et avec elle, l’argent.
Si nous avons besoin d’argent pour subsister, si nous nous battons pour en avoir plus pour nos écoles, nos hôpitaux, … nous ne voulons pas d’un monde régi par l’argent, « un monde dans lequel la richesse que nous produisons prend la forme de l’argent ». L’argent fonde sa propre réalité au point que cela semble être un non-sens d’appeler à son abolition. Cette revendication reste donc « sur le bout de la langue des mouvements sociaux » et nous sommes pris au piège si nous ne réussissons pas « à nous frayer un chemin qui nous sorte du pouvoir de l’argent ».
L’argent est « une forme historique de lien social, de connexion sociale, de cohésion sociale », « une manière de relier toutes nos différentes et respectives activités sociales et productives ». Il n’a pas toujours existé alors pourquoi devrait-il exister éternellement ? « Cela semble simple, mais l’argent est comme le monstre de Frankenstein. Il s’éloigne du processus originel d’échange et se retourne contre ceux qui échangent pour les attaquer. » L’argent transforme le processus de travail concret, toute forme de créativité humaine, en travail abstrait ou aliéné, qui n’est plus déterminé par nous, ni individuellement ni collectivement. Ce type de travail imposé par l’argent est en train de « détruire les humains et leur monde », d’exclure une immense partie de la population mondiale, d’en condamner une partie plus grande encore à une vie de misère, privée de sens.
L’argent existe depuis longtemps mais son impact sur la vie des gens reste relativement marginal avant l’expansion du capitalisme qui força les gens à vendre leur force de travail contre un salaire pour pouvoir survivre et détruisit les modes de vie paysans et indigènes à travers le monde. Un immense appareil de surveillance et d’oppression impose et maintient la monétarisation des relations sociales.
Personne, ni les riches, ni les capitalistes, ni les gouvernements, ne contrôle l’agression de l’argent. Lorsque le capital redoute que son expansion ne se réalise pas, il attaque avec des mesures d’austérité. La crise est l’expression d’une production de plus-value incapable de satisfaire le « plus-vite-plus-vite-plus-vite du capital », de fournir le profit nécessaire à sécuriser la reproduction du capital, car la domination de celui-ci, malgré les apparences, n’est pas encore totale. « Nous sommes la crise d’un système destructeur » ou, comme le disait Marcos en 1994 : « Nous avons fait trembler le pouvoir de l’argent. Celui-ci a compris qu’il y avait quelque chose qu’il ne pouvait pas acheter ni vendre, que la dignité avait commencé à faire front. Le pouvoir de l’argent a peur car l’union des dignités signifie son effondrement, la fin prochaine d’un cauchemar, la conclusion d’une phase historique où règnent l’arrogance et la stupidité. »
L’appel que lance John Holloway et qu’il veut « enraciné dans les luttes », lui répond en quelque sorte : « Détruisez le pouvoir de l’argent. Détruisez-le car l’argent est le nerf de cette guerre mondiale déclarée à l’humanité. Détruisez-le car l’argent est la connexion sociale nous reliant, devenue de plus en plus autonome, de plus en plus agressive, et qui menace désormais de tous nous anéantir. Détruisez-le sinon nos victoires se retrouveront prises dans les tentacules de ce monstre qui absorbe tout et qui s’est retourné contre nous. »
Les mouvements révolutionnaire et réformiste ont réussi à rejeter le contrôle direct de l’argent sur de nombreux secteurs (éducation, logement, santé, retraites, …) mais ces succès ont rencontré trois grandes limites :
L’État, avec l’État-providence ou avec « des aspirations révolutionnaires », comme forme alternative de cohésion sociale, promeut aussi « des conditions optimales pour l’accumulation du capital ». Fixer des limites au règne de l’argent n’est pas s’en débarrasser.
Il faut donc (continuer à) développer des formes alternatives de cohésion sociales, communiser, créer de nouvelles relations de collaborations et de solidarités. Plutôt que de repousser le règne de l’argent, il s’agit d’une « destruction interstitielle – à l’intérieur des brèches que nous ouvrons – du pouvoir de l’argent », comme le font déjà « les mouvements qui émergent en défense d’une communauté » (au Chiapas, en Bolivie ou dans la lutte contre l’aéroport de Rossport en Irlande par exemple), « les mouvements qui cherchent consciemment à agir différemment », à créer des relations sociales différentes, fondées sur l’entraide et la solidarité (les mouvements Occupy, le mouvement des villes en transition), les gens obligés de faire partie d’une communauté d’entraide (en Argentine, en Grèce). Il n’y a pas de « solution pure » mais d’inévitables compromis. Toutes ces tentatives, en friction avec le monde qu’elles tentent de détruire, sont cependant bien des brèches.

« La crise est une attaque contre nos modes de vie, mais c’est aussi un piège. Le capital nous invite sans cesse à lui rappeler à quel point il nous manque, à quel point nous l’aimons : reviens capital, reviens argent, donne-moi du travail, fais couler l’argent dans nos vies ! Voilà ce qui constitue la base des politiques traditionnelles de gauche : se battre pour le droit au travail. Mais le défi est de mettre la crise à l’envers, casser cet éternel retour à la soumission et dire au capital : « Non. Nous sommes la crise. Notre refus de devenir des robots à ton service est le rocher sur lequel les vagues incessantes de tes attaques viennent se briser. Il est maintenant temps pour toi de te retirer parce que nous avons autre chose à faire de nos vies. Nous voulons créer un monde qui a du sens. »

John Holloway déploie en quelques poignées de pages sa pensée virtuose qui nous invite à ne pas nous arrêter en chemin. Stimulante analyse de toutes les contestations qui agitent le monde, lucide mise en garde des pièges à éviter et vibrant appel à prendre en main notre propre, réelle et surtout complète émancipation.

Ernest London

Victime du 13-novembre, pourquoi j’irai manifester contre l’islamophobie 

jeudi 7 novembre 2019 :: Permalien

Victime du 13-novembre, pourquoi j’irai manifester contre l’islamophobie :

Oui, cette phrase n’est pas au conditionnel. Car, cette fois-ci, je ne poserai pas de conditions.

Ce 10 novembre, trois jours donc avant les commémorations des attentats du 13-novembre 2015, nous allons manifester contre l’islamophobie. Pourquoi ce parallèle ?
Évidemment, l’extrême droite (au sens large) ne s’est pas privée de le faire, dans sa tentative perpétuelle de récupérer les attentats, avec l’aide de quelques victimes dont j’ai déjà parlé, tout en enfonçant le clou de l’amalgame entre terroristes jihadistes, islamisme, musulmans et islam.
En ce qui me concerne, le lien se fait justement par la crainte que beaucoup de personnes ont eu de cet amalgame, ainsi que d’une augmentation de l’islamophobie, en réaction aux attentats. Cela a conduit à des « analyses » et à des « débats » sans fin sur l’importance ou pas de la religion dans l’idéologie jihadiste, sur le fait que tout cela n’avait strictement rien à voir avec l’islam, que ce n’était que du nihilisme ou de l’anti-impérialisme, voire de la simple délinquance…
Je ne trancherai pas ici, car la complexité nécessite du temps et de la place. En revanche, en tant que victime de terrorisme (et je ne parle qu’en mon nom), j’ai été et je continue à être ulcéré par ce qui se passe, en particulier sur les réseaux sociaux, après chaque attentat, présumé ou pas, jihadiste ou islamophobe. Quel que soit le « camp » où on regarde, les méthodes, peut-être dues au média lui-même, mais pas seulement, me donnent la nausée, entre insultes, mensonges, harcèlement, menaces…
Sur Twitter et Facebook, ou sur des blogs Mediapart, sans évidemment oublier les sites d’extrême droite et de « réinformation », les uns se jettent sur tout attentat présumé pour dérouler leur discours sur le « grand remplacement », ou la soi-disant incompatibilité entre islam et République ; les autres semblent vouloir à tout prix leur attentat islamophobe pour prouver que la France (l’État, mais aussi les Français non-musulmans) est ontologiquement islamophobe. Tous traquent l’emploi du terme « fusillade » (ou « attaque ») au lieu « d’attentat », puis l’origine du terroriste présumé, s’il a crié « Allah Akbar » (ou pas), ou guettent une agression de femme voilée et son traitement médiatique pour de suite affirmer que c’est islamophobe, même si c’est ensuite démenti par la justice, alimentant ainsi des délires complotistes sur le « deux poids-deux mesures » (avec l’antisémitisme évidemment). Les uns se plaignent que le terme « extrême droite » ne soit pas utilisé de suite, les autres que le terme « jihadiste » ou « islamique », voire « musulman » ne soit pas évoqué, tous s’offusquent que l’explication psychiatrique soit avancée, que les médias parlent d’individus isolés, etc. Tous (même l’extrême droite !) se renvoient le « pas d’amalgame ». Tous pratiquent le harcèlement, le buzz médiatique et le trollage.

Cette concurrence détestable, où l’on compte et compare le nombre de morts ou d’agressions, nourrit finalement la haine, ce qui arrange les extrêmes des deux côtés, et ne dérange pas les opportunistes cyniques.
Après les attentats de 2015, et même après Nice, Magnanville, Saint-Étienne-du-Rouvray et les autres attentats de 2016 et 2017, on pouvait pourtant presque être optimistes ! Car, non, l’islamophobie n’avait pas explosé en France. Quelles que soient les sources, une baisse des actes islamophobes était enregistrée en 2016 et 2017. Il n’y avait pas eu de « réponse »/vengeance terroriste comme dans d’autres pays, même si les menaces existent, notamment au sein de la mouvance la plus radicale de l’extrême droite (avec d’anciens policiers ou militaires), sous étroite surveillance.
Malheureusement, cela n’a pas duré. Les chiffres sont à nouveau en hausse en 2018, et on peut parier que cela sera pire en 2019. Pas à cause des attentats qui ont continué (et avec eux les pseudo-analyses évoquées plus haut), mais à cause d’une triple complicité : les réseaux sociaux (enfin, ceux qui s’en servent pour alimenter leur propagande), les chaînes infos, et les politiques, chacun se nourrissant l’un de l’autre.

Ces derniers mois se sont multipliées les polémiques, avec une violence de plus en plus intolérable, et un cynisme politique qu’on n’avait pas vu depuis très longtemps. Et cela a des conséquences concrètes. Comment ne pas faire le lien entre la polémique sur la mère accompagnatrice scolaire voilée, et l’attentat (même si la justice ne l’a pas pour le moment qualifié de « terroriste ») contre la mosquée de Bayonne ? Et avant ça, l’attentat contre la préfecture, un jour considéré comme « jihadiste », puis en fait non, alimentant sans fin la machine à haine. Peu importe en fait, ce que dit la justice. Il suffit juste d’une étincelle, et Twitter s’enflamme. De toute façon, si les faits ne vont pas dans notre sens, c’est qu’on nous cache des choses, que c’est politiquement incorrect, ou qu’il y a « deux poids deux mesures ».

Ce que l’on voit et entend aujourd’hui sur les chaînes infos, qui ont toujours une audience bien supérieure aux réseaux sociaux, est proprement hallucinant, et sans doute plus préoccupant encore. Sans même parler de la désinformation sur certains sujets, l’antenne est squattée par un mélange malsain de pseudo-experts, de polémistes, d’éditorialistes, qui ne débattent pas mais s’invectivent et donnent leur avis partisan sur tout et n’importe quoi. On est bien au-delà du café du commerce. Le format même des ces émissions interchangeables est fait pour le buzz et la polémique. Un animateur (ou une animatrice), difficile de les appeler journalistes, lance des « sujets » soi-disant d’actualité, et les invités se balancent quelques énormités, avant de passer au sujet suivant. Quand « l’affaire de l’accompagnatrice voilée » a explosé, cela a duré des semaines ! Sans même inviter une femme voilée…

C’est évidemment encore plus grave quand l’antenne est offerte quotidiennement à un type condamné plusieurs fois pour incitation à la haine raciale, sous couvert de liberté d’expression. Des arguments que d’autres, et parfois les mêmes, emploient pour légitimer le discours négationniste. Il y a un vrai basculement ces dernières années, et encore plus ces derniers mois, une fuite en avant et une « libération » de la parole raciste. Au-delà même des débats sur le terme « islamophobie », on assume aujourd’hui ouvertement, même en étant politique, journaliste ou intellectuel, qu’on peut se méfier d’une population, ou ne pas supporter un vêtement religieux, jusqu’à vouloir « changer de bus » comme certains s’en sont vantés. Là, on n’est plus dans la critique légitime de la religion, mais on s’attaque aux personnes. Et quand on a une voix publique, la responsabilité est énorme.

Question responsabilité, que dire de celle des politiques, et en premier lieu du gouvernement ? La montée, en particulier en violence, des actes islamophobes est certainement due singulièrement au cynisme du chef de l’État et de son gouvernement. Quand le ministre de l’Éducation estime publiquement que « le voile n’est pas souhaitable dans notre société », il sait parfaitement à quoi et à qui il ouvre la porte. Même chose quand le président de la République va se faire interviewer par un hebdomadaire d’extrême droite. Il est vrai que pendant qu’on parle sans fin du voile, des attentats réels ou supposés, ou même de l’islamophobie, on n’aborde pas la réforme de l’assurance chômage et des retraites, la crise profonde dans les hôpitaux et l’Éducation nationale, le désastre environnemental…
Alors Dieu sait, si je puis dire, que cela va être compliqué de manifester aux côtés de certaines personnes, que ce soit des signataires de l’appel ou certains des initiateurs. Il va falloir serrer les dents face à celles et ceux qui blaguent sur les attentats, qui font du business (parfois pas seulement politique) et de l’instrumentalisation de l’islamophobie, qui alimentent les théories complotistes ou le discours du « deux poids deux mesures » avec ses relents antisémites (parfois cachés derrière un prétendu antisionisme), qui comptent les morts ou osent les comparaisons macabres. Il y aura même des prédicateurs antisémites et misogynes. Ce n’est malheureusement pas nouveau, et c’est bien trop souvent minimisé, voire nié, par les organisateurs et les autres participants à ce type de manif.
Mais là, quitte à une nouvelle fois me faire traiter de dhimmi, ou de souffrir du « syndrome du Bataclan », j’irai dire « Stop à l’islamophobie » le 10 novembre avant qu’il ne soit trop tard, tant la situation a atteint un niveau critique. Il faut une vraie réaction politique pour briser cette spirale, qui ne réussira qu’à satisfaire les extrêmes.

Puis, mercredi 13 novembre, j’irai me recueillir devant le Bataclan en hommage aux victimes et à mon ami Vincent.

Christophe Naudin
(Co-auteur du livre
Charles Martel et la bataille de Poitiers.
De l’histoire au mythe identitaire
.)

Entretien avec Corinne Morel Darleux dans Libération

vendredi 25 octobre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Article paru dans Libération, le mercredi 23 octobre 2019.

Corinne Morel Darleux : « Refuser un poste, sortir de la surconsommation, c’est affirmer que cette société ne nous convient pas »

Après avoir participé à presque tous les partis de gauche, Corinne Morel Darleux est une déçue de l’action partisane, qui n’est plus adaptée, selon elle. Elle se sent désormais à une place plus juste dans les mouvements d’action plus radicale et concrète, dans la désobéissance civique.

Dans son livre au titre sombre Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Libertalia), elle défend, face à la catastrophe écologique, le recours à l’action directe, couplée à une éthique personnelle de résistance et de décroissance. Corinne Morel Darleux a pourtant écumé les partis et accumulé les responsabilités politiques. Mais de cette action institutionnelle, elle tire un constat d’échec. Après avoir tenté d’entraîner, via le mouvement Utopia, le Parti socialiste (PS) vers l’écologie radicale, elle a cofondé en 2008 le Parti de gauche (PG), puis travaillé à ancrer dans l’écosocialisme le Front de gauche, puis La France insoumise (LFI). L’an dernier, cette Drômoise d’adoption a quitté la direction du PG et LFI. Si elle reste élue d’opposition au conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes où elle siège depuis 2010, elle se consacre au militantisme de terrain, du soutien des solidaires de la frontière franco-italienne à celui des écologistes du Rojava, la zone kurde en Syrie, en passant par Extinction Rebellion, dont elle est une « compagne de route ».

Vous avez perdu toute foi en l’efficacité de l’action partisane ?
J’ai consacré dix ans de ma vie aux responsabilités politiques, sur la base de l’idée de la révolution par les urnes. Le bilan est plus qu’en demi-teinte. Dans un parti, on consacre une énergie immense au processus électoral, aux rapports de force et d’ego, à la recherche de visibilité médiatique, énergie qui ne va pas à l’action directe. Être dans un groupe d’élus d’opposition face à Laurent Wauquiez, c’est nécessaire, mais cela ne permet pas de changer concrètement la vie des gens ni de ralentir la disparition du vivant. L’urgence écologique s’accélérant, j’éprouve le besoin de modes d’action plus directement utiles et efficaces, moins dépendants des règles du jeu fixées par nos adversaires. Nous sommes dans un jeu de dupes où les pouvoirs économiques, politiques et médiatiques sont tels qu’ils empêchent la sincérité du scrutin. Je me sens à une place plus juste dans les mouvements d’action plus radicale et concrète, dans la désobéissance civique.

Le débat sur l’écologie est pourtant plus présent que jamais dans les partis, les institutions.
La grande difficulté reste la sincérité des discours et la mise en cohérence avec les actes. Le compte n’y est pas, au gouvernement comme dans la plupart des partis. Il y a un hiatus entre le consensus affiché sur la gravité et l’urgence de la situation et le fait qu’on ne remplace pas les anciennes grilles de lecture. J’ai le sentiment d’un rétrécissement de la pensée politique et du débat public, qui est le reflet d’un dévissage culturel généralisé dans la société. Le bouillonnement intellectuel et politique des premières années du PG s’est ainsi étiolé au profit du commentaire d’actualité, des polémiques au sein de LFI. On a délaissé le débat de fond et le projet. L’abandon de l’écosocialisme a été une erreur. Aujourd’hui, je retrouve ce bouillonnement dans d’autres espaces.

Comme chez Extinction Rebellion (XR) ?
XR a répondu à un vrai besoin, face à la désaffection pour les formes d’engagement traditionnelles, partis et syndicats, face à l’inquiétude, voire l’anxiété, par rapport au climat et la biodiversité, face au constat d’impuissance des acteurs étatiques et économiques. XR est arrivé après la démission de Hulot et les grandes marches pour le climat. Aujourd’hui, les pétitions ne suffisent plus, il faut passer à l’action sans déléguer ce soin à d’autres, en montant d’un cran : nous n’avons que très peu d’années pour essayer d’infléchir les pires scénarios du Giec. L’une des idées centrales de XR, c’est « Hope dies, action begins » (« l’espoir meurt, l’action peut commencer »). Il faut assumer une certaine gravité dans le discours, dans la symbolique, et arrêter avec la volonté de toujours positiver, de ne pas faire peur : c’est totalement lunaire par rapport à ce qui est en train de se passer.

XR est-il l’extension du mouvement des ZAD ?
Sans Notre-Dame-des-Landes, qui a ouvert le champ des possibles, je ne sais pas s’il y aurait eu XR. Nos références doivent aussi être le Larzac, les faucheurs d’OGM, l’âge d’or des antinucléaires et les grands mouvements de désobéissance civique, lutte anti-apartheid, « marche du sel » de Gandhi, refus de la ségrégation aux États-Unis, et aujourd’hui le Rojava… La solidarité avec les mouvements récents des gilets jaunes et des quartiers populaires doit se faire partout. Il faut politiser une population de sensibilité écologiste qu’on n’avait pas l’habitude de voir militer en réinventant les lieux, l’organisation et la forme des luttes.

XR est trop radical pour les uns, raillé par une partie de la gauche militante…
On est toujours le Bisounours ou le black bloc de quelqu’un ! Les procès en radicalité me désolent souvent, il y a beaucoup de postures et de confusion entre la radicalité et le radicalisme, sa version sectaire. La radicalité, c’est l’attitude de ceux qui font, qui construisent… ou détruisent d’ailleurs : face à la disparition du vivant, certaines formes d’action légitimes passent par la destruction d’infrastructures matérielles. La limite aussi bien de XR que de certains gilets jaunes, c’est le recours trop régulier à des actions symboliques et à des revendications tournées vers le gouvernement. Il nous faut repenser cette culture du rapport de force qui a construit la gauche ouvrière mais n’est plus adaptée. On a passé des années à tenter d’être le plus nombreux possible au même endroit, sur le même mot d’ordre. Cela nous a coûté très cher, on est trop souvent sortis fâchés de cette recherche d’unité. Il faut passer à une forme d’acupuncture politique : appuyer à plein d’endroits, chacun avec ses modes d’action, sans forcément être des millions, mais avec des actions portant en elles leur propre efficacité.

C’est ce que vous appelez « l’archipélisation des luttes » ?
On doit passer d’une vision continentale, où on essaye de faire continent tous ensemble, à une « archipélisation » – j’emprunte le terme à Édouard Glissant – de ces îlots de résistance émergents, sans essayer de se convaincre de tous faire la même chose. On n’a pas tous le même tempérament, les mêmes possibilités de se confronter à la répression policière et judiciaire, on doit respecter la diversité des tactiques, mais avec une stratégie coordonnée et des objectifs communs. Si certains ont analysé cette archipélisation, comme le collectif Deep Green Resistance, je ne crois pas qu’on ait théorisé cette convergence internationale d’actions aussi différentes, qui n’est ni un mouvement insurrectionnel mené par une élite ni un mouvement spontané.

Archipélisation ne rime-t-elle pas avec dispersion ?
Entre les débats publics, les AG, les tribunes, les nouveaux collectifs, les médias alternatifs, on a un foisonnement qui amène une convergence de vue et d’action, sans qu’il ait un émetteur qui donne la « ligne », et une homogénéisation de l’analyse autour de l’anticapitalisme. C’est l’idée que nous défendions déjà avec l’écosocialisme ! Cette synthèse, qui doit beaucoup à Ivan Illich, André Gorz, Élisée Reclus ou Walter Benjamin, me paraît de plus en plus pertinente, sur la base de ces deux constats : l’écologie est incompatible avec le capitalisme, les questions sociales et écologiques sont indissociables. Je suis cependant profondément pessimiste, ou plutôt parfaitement lucide : nous n’avons aucun signe que la situation s’améliore et j’ai une vraie interrogation sur la pertinence qu’il peut y avoir aujourd’hui à tenter de construire des mouvements de masse.

Le phénomène Greta Thunberg reste-t-il vain ?
Greta est dans l’archipel, en représentante de la jeunesse qui réclame un futur. Je ne crois pas qu’on sauvera la planète par des prises de parole, ni que l’ONU arrêtera le bouleversement en cours, mais la jeunesse dans la rue et les grèves scolaires, cela va dans le bon sens si l’objectif est d’alerter les opinions et de faire entrer dans l’action militante les jeunes… et leurs parents. Les petits pas sont aussi parfois des premiers pas !

Ce cheminement vers l’action est au cœur de votre livre, via trois règles de vie : refuser de parvenir, cesser de nuire, cultiver la dignité du présent.
Ce triptyque part de Bernard Moitessier, navigateur en passe de remporter un tour du monde en solitaire en 1969, qui décide d’abandonner la course, de changer de cap par refus de la société d’ultraconsommation, et file dans le Pacifique militer contre les essais nucléaires et le béton. Ce « refus de parvenir », je l’ai redécouvert dans son livre La Longue Route ; la charge subversive de cette idée est plus actuelle que jamais. Refuser un poste, faire un pas de côté, sortir de la consommation à outrance, c’est une manière d’affirmer que cette société ne nous convient pas. On peut se réapproprier ainsi un petit morceau de sa souveraineté d’individu libre, quelles que soient les marges de manœuvre matérielles dont on dispose. C’est totalement lié au cesser de nuire, c’est un choix, subversif car dissident, que chacun peut reprendre à son échelle.

Le cesser de nuire passe par un changement de notre rapport à la nature ?
Nous avons perdu la bataille culturelle contre le consumérisme : les dégâts sociaux et environnementaux pour partie irréversibles de ce modèle sont largement démontrés, et pourtant rien ne change. On doit aller vers une décroissance matérielle, sortir de notre anthropocentrisme suicidaire ! La ZAD et les nouveaux mouvements lient la question du climat et de la biodiversité, en clamant « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ». C’est le slogan du siècle. Tout y est, y compris le « nous » de la lutte collective.

Et la « dignité du présent », qui donne son titre à votre livre ?
Plus les victoires futures sont hypothétiques, plus on a besoin de s’abreuver à d’autres sources de l’engagement. Il est des combats qu’on mène non pas parce qu’on est sûr de les gagner, mais simplement parce qu’ils sont justes ; c’est toute la beauté de l’engagement politique. Il faut remettre la dignité du présent au cœur de l’engagement : rester debout, digne, ne pas renoncer à la lutte. Il y a toujours des choses à sauver ! C’est une question d’élégance, de loyauté, de courage, valeurs hélas un peu désuètes. Il s’agit d’avoir des comportements individuels en accord avec notre projet collectif, comme l’a formulé l’anarchiste Emma Goldman (1869-1940). On peut marier radicalité du fond et aménité de la forme, action radicale et élégance. Je plaide pour le retour du panache !

Propos recueillis par François Carrel.

Véronique Decker dans Des vies françaises sur France Inter

mardi 15 octobre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Rencontre avec Véronique Decker dans l’émission Des vies françaises du 5 octobre 2019 sur France Inter.

« Véronique Decker a été enseignante en Seine-Saint-Denis pendant plus de trente ans et directrice de l’école primaire Marie-Curie, à Bobigny, pendant vingt-cinq ans. Une enseignante de combat, qui n’a pas la langue dans sa poche. Une semaine après le suicide d’une directrice d’école à Pantin, elle raconte ses luttes. »

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